Attention : Full spoiler & mise en page imposée par sens critique relou
Cronenberg veut nous parler de lui, de son deuil.
Sa femme est morte, elle lui échappe, elle n’est plus là. Quelle autre solution a-t-il que de se sculpter lui-même son propre masque mortuaire sur la toile en attendant de la rejoindre ?
C’est déjà ce qu’il faisait en embrassant son cadavre dans son court The Death of David Cronenberg (2021). Ici encore, sa figure est partout à l’écran. Dans les morts, dans leurs reflets et dans celui qui les enterre, mais voudrait peut-être bien en être. D’abord, sous la coupe de cheveux et les traits du Vincent Cassel croque-mort. Puis dans la vidéo souterraine du cadavre de son rival venu lui piquer sa tombe. Et enfin, dans cette dépouille anonyme et profanée qu’on déterre sous les yeux de Karsh (Cassel) et du Dr Zhao (Jeff Yung) tranquillement assis au restaurant du cimetière à papoter tumeurs osseuses. Inutile de préciser qu’on est dans une comédie.
Cronenberg veut aussi nous parler racisme.
Il y a cette omniprésence de nationalités asiatiques (appartement Japonais, technologie Chinoise, petite amie Coréenne) toutes confondues dans la tête de Terry (Diane Kruger), la jumelle complotiste de Becca, la défunte femme de Karsh.
Il y a cet univers paranoïaque où la crainte de manipulations étrangères laisse place à la peur, qu’au contraire, ce soient les autres nations qui se méfient de nous.
Et il y a le judaïsme. Le judaïsme de Cronenberg, à la fois familier et étranger puisque toute la belle famille de Karsh est juive, mais pas lui. C’est par lui qu’il répond d’emblée à la question “pourquoi le corps et non les cendres ?” Parce que la femme de Karsh est juive et que, chez les juifs, on laisse le corps se décomposer en terre.
A-t-on sélectionné les tombes à profaner dans son cimetière interconfessionnel pour cette raison ?
A-t-on profané ces caveaux parce qu’ils renferment des corps juifs ?
Comme d’hab, le plus important, chez Cronenberg, c’est le corps.
" – Et ce corps alors ? ” demande Terry
" – J’ai passé ma vie obsédée par ce corps.", réplique le croque-mort Karsh / Cassel / Cronenberg
Et donc, le corps ? Qu’est-ce qu’on en fait quand on lui a déjà tout fait ? Qu’on l’a déjà regardé, étudié, trifouillé sous tous les angles, toutes les coutures et tout au long de sa filmographie ? Qu’on a manipulé l’image de ce corps, de ce qu’il renferme, de sa souffrance jusqu’à transformer sa difformité en objet de désir : le body horror devenu kink dans Les Crimes du Futur (2022).
Après ça, qu’est-ce qu’on en fait, de ce corps ?
On se coupe de lui. On le tue. On l’enterre.
Cronenberg n’a plus rien à faire de la matière organique. Il ne dissèquera plus le corps, mais son image, sa représentation, ce qui fait écran entre lui et nous.
Les linceuls, ce sont les linceuls retransmettant en live la décomposition des cadavres enterrés. C’est aussi l’IA qui singe l’épouse morte. Ce sont même les jpeg des dernières radios dentaires de la défunte.
Faire du body horror technologique. L’obsession du corps malmené à travers l’écran et l’imagerie facilement manipulable, facilement déformante, facilement mensongère. L’image d’un corps inerte, c'est tout ce qui lui reste. On ne peut plus le toucher, mais on veut toujours le posséder. Même mort. On l’enveloppe, on le garde pour soi. Dans son cimetière. Dans son tombeau. Dans son linceul. Dans son écran. Dans ses rêves. Dans son film. Quand bien même l’image peut être mystifiée. C’est ça ou rien.
David Cronenberg est un croque-mort. Il a croqué la chair jusqu’à être tout à fait certain qu’elle était bien morte. Mais le travail n'est pas fini, puisqu'on peut encore faire pousser des tumeurs sur le streaming d’un macchabée et transformer un fantôme en IA koala.