Il y a plusieurs manières d'aborder ce que l'on appelle aujourd'hui, avec un brin de dédain, notre patrimoine et notre roman national.
Si quelques rares oeuves s'emparent d'un simple épisode au sein d'une œuvre bien plus colossale, à l'image du tout aussi récent que sympathique Jean Valjean d'Eric Besnard, le cinéma que l'on dit populaire, toujours avec un peu de dédain dans l'appellation, a choisi quant à lui la voie la plus efficace : celle du blockbuster bleu-blanc-rouge musclé.
A l'évidence pour concurrencer le lustre et la force de frappe internationale du cinéma anglo-saxon.
Remettre au goût du jour Les Trois Mousquetaires au format diptyque ou Le Comte de Monte Cristo n'était pas sans risque. Mais au-delà de la critique de leur formule et de leur esthétique génériques, il y a surtout les affirmations de droitardisation de la démarche, soit un truc forcément suspect et, pour certains critiques, un cinéma déjà rance.
Cette version des Misérables n'échappera sans doute pas à ces billets négatifs copier/coller, tout comme on l'accusera d'aplanir le bouquin ou de le réduire à sa plus simple expression.
Mais qu'attend-on au juste de telles adaptations ? Tout et son contraire, j'ai l'impression. C'est à dire sortir le truc de sa naphtaline littéraire tout en y restant fidèle.
Entendre un crétin de chez Ecran Large soutenir qu'il préfère à l'indifférence de cet opus les « risques » pris par l'abominable version chantée de Tom Hooper en 2012 a de quoi faire hurler, que ce soit de rire ou de rage.
Faire tenir Les Misérables dans un film de trois heures ne sera jamais exempt de compromis et d'aménagements certains, à l'image de la récente adaptation du Comte de Monte Cristo. Mais cette version est plutôt bien tenue par Fred Cavayé, qui renoue enfin avec les personnages traqués et toujours sur la brèche qui animaient ses meilleurs films : Pour Elle, Mea Culpa et A Bout Portant.
Et puis, il y a cette caractérisation des personnages via l'objet envisagé comme un fétiche : une paire de chandeliers, une montre, une médaille, un pendentif, symbole de leur passé respectif ou d'un événement clé qui a influencé leur destin...
Un Fred Cavayé qui ponctue son travail de belles images rappelant le western, souvent convoquées pour donner du corps à l'affrontement central de l'oeuvre, dans une relation miroir intéressante entre Javert et Valjean. Plutôt bien vu, même si cela pourra étonner, tout comme le rythme adopté par le film. Trépidant, dense, qui ne se relâche jamais et qui ne fait jamais ressentir les trois heures de la séance.
D'autant plus que la reconstitution de l'époque s'avère très réussie et riche de texture. Tandis que le casting cinq étoiles connaît son affaire, que ce soit pour faire vivre le tourment intérieur de Javert et sa haine de lui-même, toute la détresse de Fantine face à sa misère, ou modifier la dynamique du couple Thénardier, aussi pathétique et roublards que dangereux.
Si l'on excepte quelques instants un poil too much et un symbolisme parfois surligné, Fred Cavayé s'acquitte de sa tâche ardue de manière solide et propre. Sa version des Misérables, en forme de fresque ample et habitée, est tout aussi soignée qu'efficace.
Et le fait que le film, dans sa représentation de la révolte, renvoie à ce qui secoue actuellement le pays, rappellera dans la coïncidence de sa sortie que les mots d'Hugo restent plus que jamais d'une inquiétante actualité.
Behind_the_Mask, qui s'attendait à ce que ce soit la faute à Rousseau.