Révélé à Cannes en 1979 avec « Sibériade », Andrei Kontchalovski se démarque pendant toute sa carrière, comme un cinéaste scrupuleux et loyal. De son parcours atypique, il a fui l’URSS avec son frère Nikita Mikhalkov (« Les yeux noirs », « Urga », « Soleil trompeur ») pour s’installer au States au début des années 80. Mais que ce soit avec « Le bayou », « Runaway train » où encore « Tango and Cash », il n’a jamais renié cette griffe qui lui est propre, marquant du sceau russe son cinéma. Cadre inventif, montage précis, direction d’acteurs rigoureuse faisant place belle aux anti-héros, sens très développé d’un réalisme social, cet ancien collaborateur d’Andrei Tarkovski (pour lequel il a écrit quelques scénarii) s’impose comme un très grand cinéaste, trop méconnu pourtant.
Si « Les nuits blanches du facteur » peut apparaître comme intimiste aux yeux du grand public, il suffit de regarder les spectateurs et leur sourire béat à la fin de la projection pour se convaincre, pour ma part ce n’était pas nécessaire, que Kontchalovski a réalisé là un très beau film. Le sujet est particulièrement troublant, avec cette autre vision de la Russie, plus archaïque, que l’on croyait éteinte. Ce facteur est le seul lien physique avec la vie pour ces habitants presque au bout du bout du monde, il l’est tout autant au niveau spirituel, faisant un pont entre un passé disparu (grandiloquence soviétique) et un présent un peu effrayant (société de consommation).
Kontchalovski, redonne vie à ces femmes et ces hommes, réinterprétant leur quotidien d’une manière si proche de la réalité, mais surtout en les sortant d’une amnésie collective, eux les derniers survivants d’un monde qui n’est plus. Le film se veut ici une belle preuve d’amour pour une patrie plurielle mais qui de tous temps a fait bloc. Ce n’est pas une considération politique, Kontchalovski s’en est toujours bien gardé dans ses films, juste un hommage aux humbles, au peuple russe.
Magnifiquement mis en images, ces scènes de la vie quotidienne, redondantes et presque insignifiantes nous apparaissent magnifiées et délivrent un vrai message d’humanité. De manière générale, ces habitants en marge des sociétés, comme c’était déjà le cas dans « La Leon » de Santiago Otheguy, ou récemment dans le documentaire « Les trois sœurs de Yunnan » de Wang Bing, connaissent la valeur des choses, des sentiments. L’épure de leur existence révèle une grandeur d’âme enviable, où, comme le pensait Camus, « le sens de la vie est la plus pressante des questions ».