Un road movie crépusculaire entre Duel et le polar existentiel

Il y a des films qui tombent dans l'oubli sans que l'on sache vraiment pourquoi. Les Passagers, réalisé en 1977 par Serge Leroy, est de ceux-là. Pourtant, ce thriller routier possède de solides qualités et mérite largement d'être redécouvert par les amateurs de polars français des années 70.


Serge Leroy, qui signera quelques années plus tard l'excellent La Traque, savait installer une tension presque physique sans recourir à une mise en scène spectaculaire. Ici, il transforme la route en un territoire hostile, où chaque virage peut annoncer une catastrophe. On pense inévitablement au Duel de Steven Spielberg : même sensation d'étouffement, même progression implacable, même utilisation du paysage comme élément dramatique. La comparaison est flatteuse mais inévitablement un peu injuste. Les Passagers ne possède ni la virtuosité visuelle ni la précision mécanique du chef-d'œuvre de Spielberg. En revanche, il développe une noirceur beaucoup plus européenne, plus psychologique, presque fataliste.


La mise en scène impressionne par son efficacité. Leroy privilégie les longues focales, les plans embarqués et un montage nerveux qui accentue la sensation de fuite permanente. Les scènes d'action sont remarquablement filmées : elles restent lisibles, sans effets gratuits, et conservent un réalisme qui renforce leur impact. On sent un vrai souci de géographie dans l'espace, qualité devenue assez rare aujourd'hui.


L'atmosphère est constamment sombre. Les paysages, les routes désertes et les haltes anonymes composent un décor où les personnages semblent condamnés à avancer sans jamais pouvoir échapper à leur destin. Cette tonalité crépusculaire est l'une des grandes réussites du film.


Au centre de cette cavale, Jean-Louis Trintignant est, comme souvent, irréprochable. Avec son jeu minimaliste, presque intérieur, il parvient à exprimer davantage par un silence ou un regard que beaucoup d'acteurs avec une page entière de dialogue. Trintignant avait cette capacité rare à faire exister un personnage sans jamais forcer l'émotion.


Face à lui, Bernard Fresson surprend dans un registre plus ambigu qu'à son habitude. Acteur populaire autant chez Costa-Gavras que chez Verneuil ou Corneau, il apporte une vraie densité à son personnage. Son interprétation participe largement à cette impression d'inquiétude diffuse qui traverse tout le film.


La révélation vient cependant du jeune Richard Constantini. Sa prestation est d'une étonnante justesse. Il évite tous les écueils habituels des enfants acteurs : aucune mièvrerie, aucun effet appuyé. Son naturel impressionne encore aujourd'hui. Curieusement, malgré ce début très prometteur, il n'a jamais poursuivi une véritable carrière au cinéma.


Parmi les seconds rôles, impossible de ne pas remarquer Adolfo Celi, acteur italien au visage immédiatement identifiable, qui apporte une touche de réalisme supplémentaire à la partie transalpine du récit. Les séquences italiennes fonctionnent d'ailleurs particulièrement bien. Le policier local, obstiné mais régulièrement dépassé par les événements, apporte une respiration bienvenue sans jamais casser la tension.


Le personnage du chasseur, silhouette presque fantomatique, participe lui aussi à cette impression de menace permanente. Chez Leroy, les antagonistes ne sont jamais de simples méchants : ils deviennent des présences, des figures inquiétantes qui semblent surgir d'un cauchemar.


En revanche, Mireille Darc apparaît étonnamment sous-exploitée. Son personnage, notamment à travers les séquences oniriques qui la relient à Bernard Fresson, semblait offrir un potentiel psychologique beaucoup plus riche. Ces scènes restent intrigantes mais donnent le sentiment d'avoir été écourtées ou simplifiées au montage. C'est probablement l'un des rares véritables regrets que laisse le film.


Même constat pour la très belle séquence de la gendarmerie française. Elle sonne juste, sans caricature, avec un sens du détail qui renforce encore l'ancrage réaliste du récit.


La musique accompagne discrètement cette fuite en avant. Sans chercher à voler la vedette aux images, elle privilégie les nappes orchestrales tendues et les motifs mélancoliques qui accentuent le climat de fatalité. Une partition sobre, parfaitement au service du film.


Serge Leroy s'était déjà imposé comme un spécialiste du suspense psychologique. Son goût pour les personnages ambigus et les situations de tension permanente se retrouvera quelques années plus tard dans La Traque, aujourd'hui considéré comme l'un des grands thrillers français des années 70. Le tournage a largement exploité des décors naturels, notamment sur les routes françaises et italiennes, afin de renforcer l'impression de réalisme. Cette volonté de filmer les déplacements sans artifices donne au film une authenticité qui résiste bien au temps.


Richard Constantini, pourtant très remarqué à la sortie du film, disparaîtra presque totalement des écrans par la suite. Sa prestation dans Les Passagers demeure aujourd'hui son rôle le plus marquant.


Les Passagers n'est peut-être pas un classique oublié au niveau d'un Duel, auquel il fait souvent penser, mais il mérite largement d'être sorti de l'ombre. Sa mise en scène solide, son atmosphère noire et son excellent casting en font un thriller particulièrement efficace. Le film souffre d'une fin un peu convenue et laisse parfois l'impression que certains personnages — notamment celui de Mireille Darc — auraient mérité un développement plus ambitieux. Mais ces réserves n'entament jamais le plaisir de découvrir un polar tendu, intelligent et remarquablement interprété. Comme souvent avec le cinéma de Serge Leroy, ce n'est pas la violence qui marque le plus... c'est la sensation permanente que le danger roule juste derrière vous, prêt à surgir au prochain virage.

Monsieur-Chien
7
Écrit par

Créée

il y a 3 jours

Monsieur-Chien

Écrit par

D'autres avis sur Les Passagers

Les Passagers

Les Passagers

6

Val_Cancun

2673 critiques

Autoroute sans issue

Un sympathique petit thriller autoroutier, qui a le mérite de mélanger plusieurs ingrédients a priori antinomiques : le road movie, le film familial, mais aussi la violence frontale, avec la présence...

le 23 oct. 2019

Les Passagers

Les Passagers

7

Boubakar

6795 critiques

Les traqués.

Les passagers aurait pu avoir le titre du précédent film de Serge Leroy, La traque, car il s'agit là aussi d'un homme et son beau-fils poursuivis par un van fou. Bien sûr, ça fait aussi penser à...

le 29 oct. 2020

Les Passagers

Les Passagers

7

AMCHI

6425 critiques

Koontz porté à l'écran par le cinéma français

Même s'il manque le truc pour faire de Les Passagers un thriller réellement angoissant l'ensemble est pas mal du tout et ce film français proche des suspenses américains voire transalpins est tout à...

le 18 août 2015

Du même critique

La Bride sur le cou

La Bride sur le cou

6

Monsieur-Chien

146 critiques

Y'a du mou pour le minou.

Un film de Roger Vadim, avec Brigitte Bardo. Ça alors, quelle sueprise!Imaginez une comédie de mœurs à la française, un genre de vaudeville où tout le monde s'aime, se trompe, fait des grimaces,...

le 1 juil. 2025

L'Année sainte

L'Année sainte

4

Monsieur-Chien

146 critiques

La fin d'un géant

Réalisé par Jean Girault — surtout connu pour les comédies populaires avec Louis de Funès comme Le Gendarme de Saint-Tropez ou Jo — le film souffre d’un vrai problème de ton. Girault était un artisan...

le 17 mai 2026

Le Téléphone rose

Le Téléphone rose

6

Monsieur-Chien

146 critiques

Critique de Le Téléphone rose par Monsieur-Chien

Ah, Le Téléphone rose… Rien que le titre, on entend déjà le petit jingle ORTF dans la tête et on sent l’odeur du Formica tiède dans les cuisines. C’est typiquement le genre de comédie...

le 14 févr. 2026