Je n'avais jamais entendu parler de Haifaa Al-Mansour. J'allais donc simplement voir un thriller d'une réalisatrice arabe, se déroulant dans la capitale de l'Arabie Saoudite. N'ayant jamais non plus mis les pieds dans ce pays et convaincu que je n'aurai pas l'occasion de le faire, j'ai commencé à regarder le film avec une vraie curiosité et assez vite de l'amusement. Je trouvais insolite, bizarre, drôle qu'une stagiaire ou apparentée (normalement chargée de scanner pour archivage certains dossiers du poste de police où elle travaillait) prenne sur elle d'enquêter avec acharnement sur la mort d'une jeune fille non identifiée (mais semble-t-il d'un plutôt bon milieu social) trouvée morte, tuée sur le coup par une voiture, dans le désert entourant Riyad, alors que les policiers (qui avaient emmenée Narwal, la stagiaire, sur le lieu de découverte du corps, pour qu'elle apporte un regard féminin sur l'ensemble de la scène) ne s'occupaient, eux, de l'affaire qu'avec beaucoup de réticence et assez peu de volonté de la tirer au clair. Que Narwal (toute voilée de noir, mais visage découvert) se livre à une vraie enquête sur cette jeune morte, alors qu'elle n'était absolument pas habilitée à le faire, et qu'elle obtienne assez rapidement des résultats, qu'elle réussisse à l'identifier, qu'elle ait le culot d'interroger la directrice de l'établissement scolaire que fréquentait cette jeune fille, ses camarades de classe, et jusqu'à la mère de la jeune défunte pour que celle-ci aille reconnaître le corps de sa fille, permettant ainsi à cette dernière de bénéficier de l'enterrement religieux auquel elle avait droit, tout ça me paraissait plus qu'intriguant, complètement insolite, anormal, dysfonctionnel. Je me disais en même temps que la réalisatrice (dont j'ignorais tout) faisait preuve de beaucoup de naïveté, candeur, maladresse dans la mise en scène de son thriller. Cela, tout en discernant bien les intentions de l'opus — description d'un pays où les femmes sont clairement encore considérées comme le "deuxième sexe" (qui passe après le premier), alors qu'elles voudraient bien enfin exister par elles-mêmes (sans être, le plus souvent, mises sous le boisseau par un mari plus vieux et quasiment leur maître), pouvoir prétendre à des emplois autres que subalternes comme celui de secrétaire ou de photocopieuse de dossiers) — et en les trouvant parfaitement légitimes (qui ne souhaite se libérer de ses chaînes ?) et actuelles. Mais, tout en continuant de marcher en plein mystère, je trouvais l'ensemble bizarre, illogique, voire bancal dans son fonctionnement.
Vint enfin (le film durant 99 minutes, générique final compris, on devait être à la 92ème) le moment où le commissaire du poste de police se pose la question de savoir qui était l'homme que cette jeune personne (désormais identifiée et religieusement enterrée) était sur le point d'épouser au moment de sa mort brutale. Et c'est là que la fausse et piégeuse candeur du scénario s'éclaire : Haifaa Al-Mansour nous a refait le coup d'un des plus célèbres romans d'Agatha Christie (je vous laisse deviner lequel ?)
Le Meurtre de Roger Ackroyd
Après tout, pourquoi pas ? Le film est un thriller, un divertissement, donc c'est pas si mal joué de la part de la réalisatrice. L'épilogue de son opus nous délivrant de surcroît quel message ? Peut-être celui-ci : la femme est l'égale de l'homme, en mal comme en bien.
Juste un mot sur la distribution. Mila Al Zahrani est plutôt convaincante dans le rôle de Narwal, la stagiaire apprentie-enquêtrice ; son personnage, tout de noir voilé, porte le film sur ses épaules et mène le bal. En parfait contraste avec elle, l'acteur qui joue le commissaire de police, rond, bienveillant et bonhomme, donne un peu d'équilibre et de raison à cette histoire assez tirée par les cheveux. Enfin, la mise en scène d'Al-Mansour m'a semblé bien plus habile et maligne qu'il n'y paraît de prime abord. Bref, le film se regarde... et ces presque cent minutes passées à Riyad, ville de plus de six millions d'habitants (dont on ne voit qu'une petite centaine dans le film !), sont agréablement dépaysantes.