Les anti-biopics, c'est pas automatique !

On ne fait pas plus codifié (et plus chiant) que le biopic hollywoodien, et d'autant plus pour un musicien ou un chanteur. On ne compte plus les exemples de films biographiques mollassons (Ray, Rocketman, One Love...), dont certains qui prennent des largesses malhonnêtes avec la réalité (Bohemian Rhapsody étant l'exemple le plus chimiquement pur).


D'ores et déjà, là où se distingue Leto, c'est d'abord qu'il ne s'annonce pas comme tel. N'étant pas familier de cette histoire très particulière du rock underground de Leningrad des années 80 (on ne fait pas plus niche), les figures de Viktor Tsoï et de Mike Naumenko m'étaient totalement inconnues. Seule trace discrète de l'ancrage historique du récit, les dates de naissance et de décès de Naumenko, sobrement insérée lors de la dernière scène... Le scénario aurait pu être fictif que cela n'aurait rien changé à l'histoire, à ses personnages et à l'ambiance si particulière du film.


Ainsi, Leto suit l'histoire d'un groupe hétéroclite de musiciens et de jeunes fans de rock dans une URSS, qui, sous Brejnev, n'a pas encore début sa Perestroïka. La première scène de concert (on pénètre sur scène par les coulisses, après un joli plan-séquence, note d'intention superbe du film) se passe sous la surveillance d'agents du régime, veillant à ce que les spectateurs ne s'enthousiasment pas trop. Dans ce carcan rigoriste, le club de rock de Leningrad (qui organise ces concerts) est une porte ouverte vers une libération artistique (mais sans toutefois de liberté créatrice).


Nous suivons, au cours du récit 3 personnages principaux : Mike Naumenko, pionnier du rock soviétique et leader du groupe Zoopark, Viktor Tsoï, jeune guitariste que Mike va prendre sous son aile et qui fondera Kino, le groupe de rock le plus populaire de l'histoire en Russie et Natasha, femme du premier, mais qui tombera petit à petit amoureux du second. Le récit se concentre sur ce triangle amoureux, et sur l'émergence de Viktor comme artiste reconnu.


Si le scénario est classique (d'ailleurs, la prestation des 3 acteurs principaux, solide, est éclipsée par nombre d'excellents seconds rôles), l'intérêt du film réside ailleurs. Au-delà d'une mise en scène électrique et signifiante dans tous les plans (la seconde scène, sur la plage, est absolument hypnotisant), 3 scènes sortent particulièrement du lot. Ces scènes musicales (sur Psycho Killer des Talking Heads pour la première, The Passenger d'Iggy pour la seconde et Perfect Day de Lou Reed pour la dernière) sont intradiégétiques (les personnages ainsi que les figurants chantent "dans le film") et font intervenir des surimpressions dessinées sur l'image. Cet irruption métaleptique et lyrique au coeur d'un récit classique a provoqué chez moi un plaisir et une émotion très adolescent de transgression et d'inventivité, que je n'avais pas ressenti depuis longtemps.


Mais surtout, ces scènes fantasmées ou oniriques soulignent le rôle de la musique pour tous les personnages. La musique est émancipatrice, elle permet de s'échapper d'une réalité violente qui leur impose le carcan strict d'un communisme soviétique en fin de règne. Pour eux (et elles), le rock est un instrument de révolution, une révolution intime et personnelle, libératrice... Une trouvaille géniale de mise en scène, poétique et punk à la fois.


Côté musique toujours, le film dispose d'une B.O. extraordinaire portée par la voix et la guitare de Yoo Teo (qui interpr-te Viktor Tsoï) et des irruptions régulières et toujours signifiantes de punk, de glam et de new-wave... Et découverte tout à fait divine, les chansons de Kino et Viktor Tsoï qui ponctuent le récit, et notamment la chanson éponyme, Leto, chef d'oeuvre de rock, qui clôt le film, qui finalement aura mené à là.


Dernière grande qualité du film, ses seconds rôles. Aleksandr Kuznetsov d'abord, qui joue Le Sceptique, personnage à la fois extra- et intradiégétique, qui commente le récit tel un DJ radiophonique. Et je ne peux pas m'empêcher de citer Alexandre Gortchiline, qui dans le personnage de Pank, le plus ouvertement Punk et déjanté du récit, livre une performance halluciné qui vole la vedette à tous ses partenaires.


En conclusion, Leto est un grand film sur la musique, le processus créatif, le pouvoir émancipateur et libérateur de la musique, qui met à l'amende tout autre biopic poussiéreux que pourraient produire les majors américaines.


Créée

le 22 déc. 2025

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Agregturp

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