Quel courage pour un réalisateur de mettre en scène la fonction comme étant celle d’un connard toxique! On est loin de la médiocrité d’un Spielberg qui s’auto-congratule dans "The Fabelmans".
« L’être aimé » est un film fascinant. L’incipit donne le ton: en 15 minutes, on a déjà assisté à une scène qui est au-dessus de 90% des dialogues au restaurant qu’on a vus au cinéma. C’est génial d’abord dans la situation qu’elle pose, une situation complexe à l’image d’un Ruben Östlund dans « Sans filtre »: un réalisateur à la renommée mondiale (Javier Bardem) fait un film d’époque qui se passe au Sahara occidental (territoire colonisé par l’Espagne) et à cette occasion il rappelle sa fille (Victoria Luengo) qu’il n’a pas vue depuis 13 ans pour qu’elle interprète un des rôles principaux. La séquence est riche: elle est contente de revoir enfin son père, en même temps elle lui en veut d’avoir été un mauvais père, tout en évitant de trop se fâcher avec lui parce qu’elle a besoin de cachets, ayant peu de succès dans les castings. Son père, quant à lui, débute en étant extrêmement gentil, puis montre son côté manipulateur lorsqu’elle lui rappelle un souvenir qui ne lui plait pas. Tout cela interrompu régulièrement par la serveuse, pour ajouter au malaise. C’est brillant.
On voit aussi toute l'hypocrisie d'un réalisateur qui prétend faire un film de gauche, en mettant en avant des minorités ethniques qui subissent le colonialisme espagnol, et qui dans le même temps n'a pas grand chose à faire des valeurs de solidarité dans ses actions en tant que réalisateur et en tant que père. Pire, il instrumentalise la solidarité en faisant sans cesse croire qu'il oeuvre pour un collectif, alors qu'il sert son propre égo avant tout. C'est explicite dans la scène où une de ses employées, Pepa (Pepa Gracia), décide de quitter le tournage suite à une scène où Esteban s'est montré particulièrement violent, même envers sa propre fille. Esteban arrive en furie dans sa chambre d'hôtel, Pepa accepte en étant encore très gentille, de le laisser entrer. Voici le verbatim d'après mes souvenirs. Esteban lui reproche son égoïsme ("Tu vas laisser des dizaines de gens en plan"), Pepa lui répond ("Ce qui s'est passé sur le tournage était intolérable. Ce n'est pas l'ambiance à laquelle je suis habituée sur un tournage"). Esteban rétorque avec du gaslighting ("C'est normal, c'est comme ça que ce passe un tournage, parfois tu as des journées bien, des journées de merde, des journées où tu rigoles, où tu pleures"). Tout ça en s'approchant d'elle très énervé, elle lui demande de sortir, on se demande jusqu'au dernier moment s'il va la frapper. Elle conclut avec cette vérité: "Tu ne supportes pas que quelqu'un te dise non".
A titre personnel, c'était aussi super intéressant pour moi qui (à mon humble échelle) viens de tourner un film et qui ai soif d'apprendre, de me perfectionner sur le plan technique, et qui espère ne jamais devenir comme Esteban haha.
En tout cas, c'est une dinguerie que le film ait eu aucun prix à Cannes... C’est le meilleur film de 2026 pour l’instant.