J'ai découvert Rodrigo Sorogoyen avec Antidisturbios, une série sur les CRS qui m'a fasciné pour sa mise en scène exceptionnelle, une approche naturaliste des dialogues pour des confrontations incroyablement immersives et tendues, un casting sans faille, et une subtilité dans le propos qui permettait au spectateur de se faire sa propre opinion sans qu'on lui enfourne une morale prémâchée.
L'Être aimé, son dernier film, mérite les mêmes louanges : Javier Bardem et Victoria Luengo sont tous deux magnifiques et habitent leurs personnages avec une délicatesse rare, la réalisation est impeccable et c'est aussi finement écrit.
Si vous avez les films sur le cinéma, dans lesquels on voit les rouages de l'intérieur, comme Babel ou Once Upon a Time in Hollywood, il y a de bonnes chances que ça vous parle. Ici, on est bien plus proche d'un acte créatif d'auteur que de la grosse machine industrielle hollywoodienne, mais c'est quand même l'occasion de voir une équipe de tournage en action.
J'ai peu d'affinités avec le thème principal, car sur le papier, peu de genres m'excitent moins que le "drame familial primé à Cannes". J'ai fait un saut de la foi, en faisant confiance au réalisateur, et le film a résonné en moi bien plus intimement que prévu. Il explore le thème de la famille fragmentée, du père absent et colérique, d'une réconciliation impossible. Le script, autant que ses interprètes, convoque avec une grande justesse ce pénible mélange de rébellion rentrée et de soumission coupable, et ce second niveau de lecture introspective a beaucoup contribué à mon appréciation de l'œuvre.