Dans son nouvel opus saisissant de virtuosité narrative et performative, Rodrigo Sorogoyen confirme son statut de réalisateur d'élite. Cet Etre Aimé travaille comme dans As Bestas et Madre les relations intra-familiales, les obsessions de la perte et la maladie de l'incommunicabilité avec les autres.
A travers des récits enchâssés( notamment celui des relations père-fille en exil l'un de l'autre) hommage à la direction d'acteurs autant qu'au jeu et au cinéma, L'Etre Aimé nous laisse sidéré face à une puissance cinématographique croissant en intensité et émotion.
A travers la figure de son personnage (incarné par un Javiem Bardem exceptionnel) de metteur en scène démiurge-tyrannique toujours à la limite de l'abus de visions, de rigueurs, de pouvoirs dévastateurs, Sorogoyen se saisit violemment de ce que peut être, dans une époque marquée par Me too, dépasser les bornes de l'autorité, de la création, de l'humiliante honte d'être en possession d'un phallus porteur de sévices.
Jusqu'à quel point les autres ici sur un plateau de tournage peuvent admettre, laisser faire, obéir, accepter, transiger ou suspendre ? Dans ces virages-visages filmés avec une grande labilité et ces montages toujours très inattendus, L'Etre Aimé nous donne à regarder, à observer, à entendre le chantier de l'offense et de l'abus sous une multiplicité de points de vue électriques et à voir avec une pensée critique celui du personnage interprétée par Marina Foïs jouant l'équilibre des "interêts" ou la dialectique des vertiges avec une absence de jeu et une façon très désenvoutée de faire lien et compromis.
L'Etre Aimé ne se donne pas facilement et construit avec un cran âpre et ambigüe le visage de l'auteur haïssable.