L’Être aimé est le dernier film du brillantissime réalisateur et scénariste ibérique Rodrigo Sorogoyen. A l'aide d'un casting international (espagnol, français et même finlandais), Il nous convie sur le tournage d'un film. C'est donc un film sur le cinéma et sur la création d'un film. Le hasard fait que le film de Rodrigo Sorogoyen sort en même temps qu'Autofiction de Pedro Almodovar, les deux traitant du même sujet (la création). Et comme si ça ne suffisait pas, le hasard fait que Victoria Luengo interpréte le personnage féminin principal dans les deux films. Mais pour revenir au film qui nous intéresse ici, à savoir L’Être aimé, il s'agit d'un drame familial à haute tension. On y retrouve cette atmosphère sombre et inquiétante déjà vue dans As Bestas (2022). Et surtout, on y retrouve cette même maestria de mise en scène et d'écriture de Rodrigo Sorogoyen, qui est (avec Pedro Almodovar) le cinéaste espagnol le plus influent du moment.
Dans L’Être aimé, on va suivre Esteban Martinez (Javier Bardem) un réalisateur espagnol expatrié aux Etats-Unis qui revient sur sa terre natale pour tourner son nouveau film. C'est un réalisateur, mais c'est aussi et surtout un père qui va reprendre contact avec sa fille Emilia (Victoria Luengo) qu'il n'a pas revu depuis plus de treize ans. Lors de leurs retrouvailles, durant la scène d'ouverture du film, il lui propose le rôle féminin principal, ce qu'elle accepte, non sans hésitations, avec l'espoir de renouer des liens avec ce père qu'elle n'a quasiment pas connu. Le tournage va néanmoins s'avérer très difficile, déjà parce que le rôle est très exigent pour Emilia, mais aussi parce qu'il s'agit d'un film traitant d'un sujet très douloureux, à savoir la colonisation du Sahara par les espagnols dans les années 1930. La tension va monter crescendo durant ce tournage et les disputes vont éclater entre l'équipe du film et le réalisateur qui va camper sur ses positions.
Un réalisateur qui reprend contact avec sa fille perdue de vue depuis longtemps et avec qui il veut démarrer un tournage direct, ça ne vous rappelle rien ? C'est l'exact même pitch que Valeur Sentimentale de Joachim Trier sorti l'an dernier. C'est à la mode ce genre de films qui parlent de cinéma en mêlant les liens personnels et professionnels, la réalité et la fiction. Mais en dehors de ça, les deux films n'ont plus rien à voir, ce n'est pas le même traitement, pas la même histoire, pas la même ambiance. On peut tout de même ajouter que comme Joachim Trier avec Valeur Sentimentale, Rodrigo Sorogoyen ne parle pas de lui avec L’Être aimé. Javier Bardem n'est absolument pas son double et c'est en ça aussi qu'il se distance de Pedro Almodovar qui convoque ses souvenirs et sa mémoire dans Autofiction (et ans Douleur et Gloire aussi).
Sur la forme, L’Être aimé est une pure merveille, tant bien même que je ne comprenne pas tous les choix du réalisateur. Certains partis pris, comme le passage au noir & blanc sur certaines scènes, sont difficilement explicables. Il m'a semblé que ça correspondait à des moments d'introspection pour les deux personnages principaux. J'ai lu aussi que le réalisateur justifiait ce choix en disant que c'est quand le père ou la fille s'immisce dans la tête de l'autre. Personnellement, j'ai trouvé ça déroutant et ça m'a fait sortir du film. Dans la même idée de tenter des choses sur le plan formel, il y a un jeu sur le format et sur le grain de l'image pour évoquer le passé. Tous ces effets de styles sont très beaux et esthétiques, mais de mon point de vu ça n'apporte pas grand chose sur le fond.
Ces deux ou trois petits griefs, c'est bien peu de chose à côté de tout ce que nous offre le film en scènes magistrales d'un point de vue de pure mise en scène. Nous avons bien sûr la (longue) scène d'ouverture dans le restaurant avec ces nombreux champs-contrechamps où tout est millimétré. On a aussi la scène de tournage à neuf heure du matin qui part en cacahuète, avec nos protagonistes qui doivent manger, ou plutôt devrais-je dire "mâcher" du maquereaux. On nous présente un réalisateur qui se comporte comme un dictateur, un génie (multi)primé aux Oscars et donc d'une exigence extrême (il insiste beaucoup sur l'obligation de se montrer "professionnel"). C'est un père et un homme bourru, qui n'apprécie pas que les choses n'aillent pas dans son sens. En parallèle, on le voit revenir sur son premier long métrage tourné trente ans auparavant et intitulé Sirocco, sur lequel il doit enregistrer un commentaire audio. Chose amusante, on y voit Victoria Luengo qui interprète sa mère, puisqu'elle a l'âge de sa mère au moment du tournage du film.
Non vraiment, L’Être aimé c'est indéniablement du grand cinéma. Je sais déjà que la scène de tournage autour de la table avec les maquereaux sera mon grand moment de cinéma 2026. C'est une scène horriblement drôle, drôle parce qu'on est mort de rire devant ce fou rire des comédiens et horrible parce qu'on est terrifié devant la colère incontrôlée de Javier Bardem. Cette scène, c'est le chao absolu, c'est la colère du Dieu tout puissant. Et puis, Javier Bardem est exceptionnel dans ce registre et pas que dans ce registre. C'est vraiment un acteur exceptionnel, le plus grand acteur espagnol de sa génération avec Antonio Banderas. Il peut tout jouer, le tueur à gage froid et dépourvu d'humanité comme dans No Country for Old Men (2007) des frères Coen, le séducteur romantique comme dans Vicky Cristina Barcelona (2008) de Woody Allen, ou le "génie toxique" comme ici dans L’Être aimé. Je n'ai pas vu tous les films de la sélection à Cannes, mais Javier Bardem aurait amplement mérité le prix d'interprétation masculine.
Bref, L’Être aimé est un drame puissant qui confirme une nouvelle fois la puissance de Rodrigo Sorogoyen dans l'étude des relations humaines sous (haute) tension. La confrontation entre Javier Bardem et Victoria Luengo est d’une intensité remarquable. De par son écriture et sa mise en scène, Rodrigo Sorogoyen arrive rendre palpable le poids de l'absence et le lourd silence des mots. Certes, le cinéma qui filme le cinéma, ce n'est pas nouveau, mais Rodrigo Sorogoyen parvient à aller bien au delà de l'exercice de style, pour nous offrir du grand cinéma.