De retour en Espagne pour son prochain film sur le colonialisme espagnol dans le Sahara, un célèbre réalisateur reprend contact avec sa fille pour lui proposer le rôle principal. La scène d'ouverture, un déjeuner dans un établissement chic entre le père et la fille, pose déjà les grands traits du film: une conversation en plans resserrés, qui touche à l'intime, empesée par le passé sombre du réalisateur lié à ses addictions pendant l'enfance de sa fille. Elle reflète aussi le poids de l'absence du père, que sa fille Victoria n'a pas vu depuis 13 ans, et la communication difficile sur le passé, avec une tentative de réparation dans ce projet cinématographique. Le pitch d'Esteban, qui le présente comme un film entre des personnages qui n'arrivent pas à se regarder dans les yeux, en dit long sur ce lien familial complexe. Cette expression sera subtilement reprise lors de la scène du petit-déjeuner à l'hôtel, lorsque Victoria observe Esteban en bon père de famille sans que leurs regards ne se croisent.
Puis le film nous emmène sur le lieu du tournage, aux paysages côtiers magnifiques mais sous des conditions météorologiques difficiles. Ressemblant à une mise en abyme d'un film dans le film, L'être aimé fait des aller-retour entre le domaine de l'intime et le jeu d'acteur, alternant entre le regard bienveillant du père et celui exigeant du réalisateur. A cet effet, il utilise le noir et blanc pour valoriser et ralentir certaines scènes, sans les sacraliser. Le film propose un traitement subtil du passé, pour se concentrer sur ses conséquences sur le présent et les relations intra-familiales. L'évolution des personnages est bien construite: elle se fait au grè des allusions au passé violent et à la réputation du père et réalisateur, ainsi que via le film sulfureux et à succès d'Esteban dans lequel joue la mère de Victoria.
La question de la réconciliation est centrale: le réalisateur peut-il mettre son renom au service de sa vie personnelle, pour la sauver et réparer ses manquements du passé? La relation père-fille est complexe, remplie de non-dit, interprétations contradictoires et souvenirs douloureux. Le tournage constitue le point de jonction, à la fois le plateau des possibles, des potentiels, des imaginaires, mais aussi l'autel sacrificiel où Esteban fait vivre à ses acteurs une vie insoutenable (notamment la scène du repas, glaçante).
Le tournage du film concentre des moments d'entente, de proximité, et des moments de désillusion et de rejet. Une expérience artistique figée dans les pellicules, une parenthèse faisant exception à la routine de la vie de Victoria, mais dont on doute qu'elle la tirera de son quotidien de serveuse.