On a beaucoup dit que le dernier film de Rodrigo Sorogoyen reprenait un peu la thématique du film de Joachim Trier, VALEURS SENTIMENTALES, présenté à Cannes l'an dernier. D'accord, mais outre que je préfère de loin le film de l'Espagnol à celui du Norvégien qui m'avait passablement emmerdé, il ne faut pas s'émouvoir non plus de voir un cinéaste se pencher sur son propre métier et de réaliser un film dans le film. D'autres en ont fait autant: Wenders, Godard, Truffaut, Eastwood, Fellini, Erice, j'en passe et des bien pires, comme des meilleurs.
Le sujet n'est peut-être pas celui-ci dans L'ETRE AIME. Le film nous parlerait plutôt de masculinité toxique et de cette génération de patriarches boomers qui ont du mal à changer leurs manières d'être et de faire, pour finir de se prendre en pleine poire les jugements dépréciateurs des nouvelles générations. Esteban Martinez est une cinéaste reconnu, bardé de récompenses qui se décide à employer sa fille dans son nouveau film. Emilia ne sait pas trop comment prendre cette invitation, elle qui galère dans sa carrière de jeune actrice et n'a pas vu son père depuis qu'elle était gamine.
Dans ses souvenirs, Esteban était ce père colérique, parfois sous substance, qui a beaucoup fait souffrir sa mère. On apprendra plus tard lors du tournage qu'Esteban a une réputation de réalisateur parfois violent, à qui il est arrivé de casser des gueules sur les plateaux.
L'ETRE AIME démarre fort, sur une scène de face à face au restaurant entre père et fille qui se retrouvent. Là, on peut voir combien l'expérience LOS ANOS NUEVOS, sa mini-série sur une relation amoureuse au long cours, a infusé dans le style du cinéaste qui sait "rester à table" à attendre que quelque chose se déclenche entre les personnages. Très vite le dialogue s'envenime, Esteban se dévoile tel qu'en lui-même, irascible et de mauvaise foi, tandis qu'Emilia redevient la petite fille tremblante qu'elle était.
Le dernier film de Sorogoyen atteint son but par deux fois, de manière spectaculaire, dans cette première superbe séquence et dans celle, instantanément devenue culte, du tournage du repas dans la cour de la caserne, où Esteban s'acharne sur ses comédiens avant de proférer des menaces physiques et de s'en prendre à sa fille.
Inutile de dire que dans cette partition-là comme dans d'autres (la douceur, le remords, le doute), Javier Bardem est impressionnant, faisant de sa grande carcasse de taureau silencieux une menace permanente avec laquelle il ne faut pas trop faire joujou.
Sorogoyen est un cinéaste de la violence (sauf dans LOS ANOS NUEVOS qui offre dans sa filmographie un appel d'air salutaire), qui sait la filmer et parvient surtout à en montrer les prémices dans les hésitations et les murmures de ceux qui pourraient en pâtir. Ainsi, jamais personne ne vient contrarier le grand artiste dans ses moments de calme apparent pour lui demander des comptes (la scène du début a d'ailleurs dévoilé que cela ne servait à rien: le bonhomme alors se ferme et se crispe), et jamais Esteban ne s'excusera vraiment de ses accès de rage.
Et ce n'est pas la maigre larme qui lui coulera le long de la joue quand il visionnera les rushes où apparait sa fille qui nous fera changer d'avis sur le sujet.
Comme tous ses films, celui-ci se regarde avec plaisir mais quelques afféteries formelles, comme ces passages subits au noir-et-blanc, trahissent un peu ses prétentions. Il n'avait pas besoin de ça, vraiment pas.