Il y a un mot dans le titre qui travaille tout le film. L’être aimé, c’est qui ? La fille ? Ou le film qu’on est en train de tourner ?
Sorogoyen ne tranche pas. Il laisse l’ambiguïté faire son œuvre.
Esteban Martinez est un réalisateur célèbre. Il rentre au pays tourner son nouveau film. Pour le premier rôle, il choisit sa fille. Une fille qu’il n’a pas vue depuis treize ans. Javier Bardem joue ça avec son corps de patriarche, cette voix qui passe de la caresse à la menace sans prévenir. En face, Victoria Luengo tient bon. Elle résiste en silence, jusqu’à arracher les mots qu’elle attend.
Le film se passe presque entièrement sur un plateau. Huis clos. Le monde extérieur n’existe plus. Et c’est là que tout se joue, parce que le tournage devient le terrain où le père et le réalisateur se confondent. Deux pouvoirs dans le même homme. Il dirige sa fille comme actrice et la tient comme père. On ne sait jamais lequel parle.
C’est une mise en abyme, et elle est sublime. On filme un film. On voit la fabrique. Et dans cette fabrique, on voit un homme qui sait tout faire, sauf aimer ceux qui sont à côté de lui.
La scène
Il y en a une qui reste. Emilia circule dans le décor où elle va tourner. La caméra la suit, partout, collée à elle. Et son père lui dit : “c’est fatigant d’être toujours en ligne de mire.”
Tout le film est là, dans cette réplique. La fille est dans la ligne de mire de la caméra. Elle est dans la ligne de mire du père. Elle l’a toujours été. Et lui croit lui faire un cadeau en la mettant au centre du cadre, alors qu’il la remet exactement là où elle a le plus souffert.
Le monstre et l’époque
On nous répète qu’Esteban est violent. Mais on ne le voit pas, longtemps. Il est drôle, doux avec ses jeunes enfants, complice avec l’équipe. Puis arrive la scène. Plusieurs prises. Ça commence par un fou rire général. Ça finit dans une violence psychologique qui menace le tournage entier.
Et là, quelque chose bascule. La directrice photo se casse. Elle s’en va. Elle refuse de continuer.
Cette scène-là n’est pas réaliste, et Sorogoyen le sait. Dans la vraie vie, on ne quitte pas un tournage parce que le grand réalisateur a dérapé. Sauf que c’est exactement le sujet. Ce qui était toléré hier ne passe plus. Le génie n’absout plus tout. Le film met le geste à l’écran pour dire : c’est possible, on peut partir. C’est une option.
On peut trouver ça appuyé. Moi, je trouve ça juste. Le cinéma met en scène ce que le réel n’ose pas encore.
L’émotion, à la fin
Le plus beau vient au bout. Esteban finit par lâcher l’émotion. Ce vide laissé par l’absence de sa fille, ce poids. Il le dit, enfin.
Et on comprend qu’il était coupé de tout ça depuis longtemps. Depuis son premier film, celui qu’il avait tourné avec sa femme. Celle qui est partie après. Comme si, ce jour-là, il avait choisi l’œuvre contre les siens, une fois pour toutes. Et qu’il avait passé sa vie à filmer pour ne pas avoir à ressentir.
Le film le rattrape. Trop tard, sans doute. Mais il le rattrape.
Voilà ce que raconte ce film, je crois. Pas l’histoire d’un salaud. L’histoire d’un homme qui a aimé son cinéma au point d’oublier qu’on ne dirige pas les gens qu’on aime. Qu’on les regarde, simplement. Sans les mettre en ligne de mire.