Malgré une durée étirée sur plus de deux heures, L'Être aimé s'enlise dans une narration si fragmentée qu'elle draine l'œuvre de toute résonance émotionnelle, et ce, en dépit d'une interprétation magistrale.
Le récit s'articule autour d'une tentative de rédemption : un célèbre réalisateur, doublement oscarisé (Javier Bardem, dont le jeu s'avère particulièrement touchant), confie le premier rôle de son nouveau projet à sa fille, cantonnée jusqu'ici à des emplois précaires de serveuse. Sur le plateau, l'épuisement de la jeune femme se double d'une distance glaciale et le tournage devient alors le théâtre de la brutalité du père, qui justifie ses accès de violence envers l'équipe comme un mal mérité, avant de s'enfermer dans un cycle stérile de regrets et d'excuses éphémères. On devine, à travers le long-métrage qu'il met en scène, une volonté d'expliciter son propre désir de fuite passé pour renouer avec cette enfant délaissée, mais cette intention louable se noie dans un enchaînement erratique.
Le véritable naufrage du film réside dans sa grammaire visuelle et sa structure décousue. La réalisation impose une succession harassante de gros plans et très gros plans, enfermant les visages dans un cadre si étriqué que la seule tension réside paradoxalement dans la crainte de voir les acteurs sortir de la mise au point, une angoisse technique qui revient d'ailleurs lourdement sur le tapis. L'alibi théorique avancé pour justifier cette asphyxie visuelle prête d'ailleurs à sourire. Au détour d'une scène, le père invoque doctement Liv Ullmann, affirmant qu'une caméra au plus près du visage fait « tomber le masque » pour en capturer l'essentialité. En s'appropriant lourdement cet héritage bergmanien, Sorogoyen confond toutefois l'introspection psychologique avec l'examen dermatologique. S'il espérait atteindre une forme de grâce par la proximité, l'effort frôle la satire involontaire : le cinéaste nous prouve à ses dépens qu'il ne suffit pas de braquer un objectif sur les pores d'un acteur pour filmer les mouvements de l'âme, et que le seul masque qui tombe véritablement sous ces très gros plans est celui de sa propre impuissance formelle.
À cette oppression visuelle s'ajoutent des afféteries formelles déconcertantes : des basculements soudains en noir et blanc ou des réductions capricieuses de l'image à un format vertical, singeant l'esthétique d'un vieux téléphone portable. Loin d'apporter une quelconque profondeur symbolique, ces caprices esthétiques hachent le rythme et rendent l'évolution de la relation père-fille profondément floue.
L'incongruité du récit culmine lors d'une rencontre prétendument fortuite où la jeune femme, légèrement éméchée, confronte la nouvelle famille de son père dans une séquence confinant au surréalisme. Cet échange artificiel, couronné par l'intervention moralisatrice et insipide de l'épouse, s'apparente à un vulgaire rapiéçage narratif visant à meubler le vide par le vide.
Élagué de ses redondances, de ses flashbacks erratiques et de ses séquences artificiellement morcelées, ce long-métrage de deux heures et quart recelait pourtant la matière d'un moyen-métrage de quarante-cinq minutes d'une redoutable efficacité.
En définitive, L'Être aimé est une œuvre désincarnée. Derrière l'excellence incontestable de Javier Bardem, la défaillance du scénario et l'amoncellement de choix de mise en scène décalés laissent le spectateur face à une vacuité déconcertante. Le film échoue à susciter le moindre sentiment, confirmant qu'une simple juxtaposition de séquences répétitives ne suffit pas à forger une véritable proposition de cinéma.