Premier film de la saison, première grosse claque. Après As Bestas, Sorogoyen est encore au rendez-vous. On retrouve ce plaisir, presque pervers, qu’a le réalisateur à installer le malaise et la tension, à faire naître quelque chose d’inquiétant dans des situations qui, au départ, semblent parfaitement anodines.


Dès la première scène, très travaillée, Javier Bardem et Victoria Luengo se retrouvent sur un tournage sans presque rien connaître de leurs personnages ni de ce qui va se jouer entre eux. Ils improvisent beaucoup, cherchent leurs mots, parlent une sorte de langue de bois maladroite, se jaugent sans parvenir à trouver la bonne distance. On ne sait pas exactement qui ils sont l’un pour l’autre, et cette incertitude rend la scène étrangement inconfortable. Les champs-contrechamps, très simples, les maintiennent d’ailleurs constamment séparés. Tout est déjà là : le trouble, le non-dit, et cette impression qu’un événement est en train de se produire sous nos yeux sans que nous en comprenions encore les règles.


Puis le film se déplie comme une mise en abyme vertigineuse. L’être aimé est un film sur un tournage, mais aussi sur le pouvoir du réalisateur, sur les acteurs et sur ce que le cinéma peut faire subir au réel. Sorogoyen brouille constamment les frontières entre fiction et vécu : le Sahara, qui renvoie à Bardem lui-même, les Canaries où il est né et où le film est tourné, des références au premier film du cinéaste, des éléments familiaux, des faits réels plus ou moins dissimulés… Tout semble renvoyer à quelque chose qui existe en dehors du film. On finit par ne plus très bien savoir ce qui relève du personnage, de l’acteur ou du réalisateur. Et cette confusion, loin d’être un simple jeu formel, nourrit directement le malaise.


Au centre, il y a surtout Esteban Martínez, réalisateur tout-puissant, tyrannique, égocentrique, émotionnellement manipulateur, mais aussi profondément investi dans son travail, perfectionniste et persuadé d’exiger le meilleur de ses acteurs pour leur propre bien. C’est toute l’ambiguïté du personnage : il n’est pas simplement un despote qui abuse de son pouvoir. Il croit sincèrement que la souffrance peut produire quelque chose de grand, et que si le film est réussi, tout le monde en sortira gagnant. Cette conviction ne justifie évidemment rien, mais elle rend ses débordements autrement plus troublants.


Une scène, notamment, est proprement sidérante : un immense plan-séquence, d’une virtuosité folle, dans lequel le réalisateur laisse éclater sa colère et abuse ouvertement de son pouvoir. La scène est à la fois grandiose, choquante et terriblement vraisemblable. On est mal à l’aise parce que ce qui se passe paraît monstrueux, mais aussi parce qu’on comprend exactement comment un tournage peut en arriver là. Bardem y est exceptionnel. Sorogoyen réussit alors quelque chose de rare : nous faire ressentir la violence du pouvoir sans avoir besoin de la surligner.


Et derrière le réalisateur se révèle progressivement le père. Après avoir disparu pendant des années, Esteban veut renouer avec sa fille et réparer ce qu’il a laissé derrière lui. Mais il ne sait manifestement pas aimer autrement qu’en prenant les commandes. Il veut l’aider, la lancer dans le cinéma, la protéger, mais aussi la faire souffrir pour qu’elle grandisse. Paternaliste et manipulateur, parfois népotique, il reproduit avec elle ce qu’il fait avec ses acteurs : imposer sa vision au nom du bien de l’autre. Face à lui, la fille, longtemps couvée par sa mère, réagit davantage par instinct que par compréhension. Elle semble avoir du mal à démêler ce qu’elle ressent de ce qu’on attend d’elle. Et plus leur relation se précise, plus apparaît quelque chose de beaucoup moins confortable qu’un simple conflit entre un père absent et une fille blessée : deux êtres qui se ressemblent peut-être trop, et qui ne savent pas comment se retrouver.


C’est finalement cette continuité entre le cinéma, la famille et le pouvoir qui donne au film sa profondeur. Le réalisateur qui prétend savoir ce qui est bon pour ses acteurs est aussi le père qui prétend savoir ce qui est bon pour sa fille. Dans les deux cas, derrière les meilleures intentions se cache la même tentation : décider pour l’autre, au risque de le briser.


Comme dans As Bestas, Sorogoyen observe donc l’être humain au moment précis où quelque chose dérape. Mais ici, la violence ne vient ni d’une terre hostile ni d’une brutalité primitive : elle vient de l’amour, de la création, de la culpabilité et du désir de bien faire. Et c’est peut-être ce qui la rend encore plus dérangeante.


Très grand film. Sorogoyen confirme, une nouvelle fois, qu’il est capable de transformer le malaise en véritable matière cinématographique — et de nous laisser avec ce malaise longtemps après le générique.


Marlon_B
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il y a 4 jours

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Marlon_B

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