Dans Licorice Pizza, Paul Thomas Anderson semble avoir voulu démontrer qu’après tout, Heidegger avait raison : l’être-au-monde est fondamentalement un être-qui-court. Les personnages ne marchent jamais — ils sprintent, ils cavalent, ils déboulent comme si la vérité de leur existence se cachait quelque part dans la Valley, juste derrière une station-service ou un camion-citerne. On pourrait appeler cela une métaphysique de la fuite en avant. Ou, plus simplement, une adolescence.
Gary et Alana vivent une sorte d’épiphanie permanente, une suite de moments que Bergson aurait qualifiés de « durées pures », si tant est qu’il ait pu supporter deux minutes du film sans demander un verre d’eau et une sieste. Le temps, chez PTA, n’avance pas ; il ricoche. C’est une temporalité élastique, comme si le film tout entier avait été tourné dans la poche kangourou d’un sweat-shirt trop grand.
On lit parfois que Licorice Pizza est un hommage à la « liberté des seventies ». C’est mignon. En réalité, le film met plutôt en scène ce que Camus aurait appelé un « existentialisme hédoniste », où l’absurde ne mène pas au suicide, mais à l’ouverture d’un business de matelas à eau. L’homme est un entrepreneur jeté dans l’existence, livré à lui-même et au cours du pétrole. Sisyphus n’a plus son rocher, il a une start-up.
La relation entre Gary et Alana, quant à elle, semble sortie d’un séminaire de Deleuze sur les « lignes de fuite », avec ce petit supplément d’instabilité que seul un appareil photo vintage peut offrir. Ils ne forment jamais un couple — ils forment un concept. Deux intensités en circulation, deux particules affectives qui s’entrechoquent. Deleuze aurait adoré. Ou il se serait endormi. C’est difficile à dire.
On pourrait aussi convoquer Nietzsche : Licorice Pizza, c’est le triomphe du « devenir-jeune » comme valeur supérieure. La volonté de puissance mais sous forme de t-shirt trop serré et de moustache mal assumée. Quant à la morale ? PTA l’a rangée quelque part dans un tiroir de studio et a perdu la clé. Ce qui, finalement, est peut-être sa décision la plus philosophique.
En bref, Licorice Pizza est un film profondément conceptuel — presque malgré lui. Une sorte de traité de philosophie californienne, où la vérité se cherche en courant, où l’être se révèle dans le désordre, et où les grandes questions de l’existence trouvent leur réponse dans un plan-séquence légèrement flou au coucher du soleil.
C’est lumineux, c’est absurde, et ça n’a absolument aucune intention de vous aider à mieux vivre.
En somme : un film authentiquement philosophique.