A priori, faire évoluer des tigres dans un port industriel espagnol n'a pas grand sens, même dans le cadre d'un long-métrage. Sauf que le masqué, toujours très premier degré, n'avait pas compris qu'il s'agissait du surnom de la fratrie décrite par Alberto Rodriguez.
Les petites présentations de chaque œuvre dans le cadre des festivals ont souvent tendance à enjoliver, voire à vendre du rêve. De thriller ici, et de plongées mémorables en eaux troubles. La présentation enthousiaste de Los Tigres ne mentait pourtant pas. Au point que le masqué s'est même surpris à retenir sa respiration, comme un idiot.
Il a aussi découvert à cette occasion un univers portuaire fascinant avec ses décors andalous parfois surréalistes, dont le réalisateur s'empare avec appétit. Ainsi qu'une profession méconnue et à haut risque dont il filme la préparation, les gestes et la fatigue.
Mais il a découvert aussi un portrait de famille d'une grande véracité dans ses rapports, avec ce frère tout assez admiré qu'inconfortable dès lors qu'il sort de son élément de prédilection. Avec cette sœur taiseuse et cabossée. Ces deux-là évoluent dans une dynamique de lumière et d'ombre, de mère putative et d'enfant qui n'en fait finalement qu'à sa tête, de complicité, de renoncement et de rancoeurs tues. Dans un lien dysfonctionnel mais fusionnel et complice dans le culte et la silhouette fantomatique de la perte de l'image paternelle. Dans ce registre, si Antonio De La Torre se montre à son aise, c'est bien sa partenaire de jeu, Barbara Lennie, qui s'impose et emporte le morceau, incarnant cette femme à l'horizon bouché dans le silence de ses sacrifices et de son effacement.
La perspective de libération du poids du passé dont ils souffrent catalyse la partie thriller de Los Tigres, dont le suspens est de haute tenue, chaque plongée étant traitée comme une montée en tension à l'oxygène limité. Chaque descente étant marquée par la mort, la tension ou la peur de la catastrophe, regorgeant d'images vertigineuses qui pourront évoquer Abyss. Suspens qui se prolonge sur une terre ferme tout aussi dangereuse et avide, le duo frère/soeur devant faire face à des prédateurs plus gros et aguerris qu'eux.
Le portrait de cette union fragile et tourmentée mise à l'épreuve, ainsi que celui d'un environnement industriel et social marqué par la précarité, font toute la singularité de Los Tigres, servis par les codes du thriller qu'il investit avec force, en immergeant son spectateur aux côtés de ses personnages aussi imparfaits qu'attachants.
Behind_the_Mask, qui s'entraîne à la plongée dans sa baignoire.