Hideaki Anno est l'un des plus grands visionnaires du storytelling au Japon, connu surtout pour son importance dans l'univers des anime en tant que créateur du chef-d'œuvre qu'est l'univers de "Neon Genesis Evangelion", ainsi que de son précurseur "Gunbuster". Ses incursions au cinéma en live-action sont rares et son film le plus populaire est probablement sa relecture du monument japonais qu'est "Shin Godzilla". Mais n'allez pas croire qu'il ne fait que des films de monstres géants...
"Love & Pop" raconte une journée dans la vie de quatre amies, lycéennes japonaises de la fin des années 90, qui vont s'engager dans "l'enjo kōsai", ou "sugar dating", afin de s'amuser, de passer le temps et de pouvoir se payer ce dont elles rêvent. Le principe : fréquenter des hommes plus âgés et aisés en échange de cadeaux ou d'argent, dans le cadre d'une relation aux attentes généralement explicites. Et Hiromi, elle, aimerait vraiment pouvoir s'offrir la bague ornée de topaze dont elle rêve.
Avant tout, le film est une brillante étude sur l'entremêlement de sujets complexes comme la prostitution, la sexualité, la puberté, les liens familiaux, l'amitié et la solitude, sans jamais porter de jugement ou tomber dans le pathos. Il arrive même à convoquer une sorte de poésie légère dont seul le cinéma japonais est capable, malgré la dureté des sujets traités et l'intensité de certaines scènes.
On y retrouve totalement l'existentialisme adolescent qui était déjà au centre de "Neon Genesis Evangelion", et on en vient à se demander comment cet homme de 38 ans arrive à retranscrire si pertinemment le mal-être intérieur des jeunes filles, comme le fera Sofia Coppola dans "Virgin Suicides" l'année suivante.
Mais le film est aussi révolutionnaire pour plusieurs autres raisons. En effet, il s'agit d'un véritable terrain de jeu d'expérimentations de mise en scène pour ce premier essai du réalisateur dans le cinéma en prises de vues réelles. En sa qualité de tout premier film japonais à avoir été tourné avec des caméras numériques, il se permet absolument tout : positions et mouvements de caméra peu orthodoxes (POV chaussure, culotte, micro-ondes, assiette, portière, ventilateur...), caméras posées sur des trains miniatures, fisheye, caméras de surveillance, distorsions de l'image, changements de formats... le tout pour représenter le tumulte chaotique intérieur des esprits des protagonistes, et la jungle urbaine dans laquelle ils évoluent. Si vous avez vu "The End of Evangelion", vous reconnaîtrez la parfaite continuité des expérimentations qu'il avait déjà entamées avec ce film, un an auparavant.
Le résultat : un commentaire socio-psychologique expérimental, intimiste et existentiel, d'une richesse esthétique inimitable, et dont la sensibilité dans le traitement de son sujet le rend particulièrement unique. Une véritable capsule temporelle de cette époque rétro-futuriste révolue qu'est le Tokyo de 1998, au croisement des nouvelles technologies et de l'évolution des mœurs, longtemps ancrées dans un traditionalisme étouffant.
Mais surtout, c'est un monument de cinéma trop méconnu, totalement à la hauteur des visions artistiques que nous propose habituellement ce génie qu'est Hideaki Anno, et qui mérite largement sa place au panthéon des chefs-d'œuvre du cinéma asiatique.