Au début du XVIᵉ siècle, le monde n’est pas seulement un territoire à découvrir : c’est un espace à organiser, à capter, à dominer. Les épices valent leur poids en or et structurent l’économie européenne. Leur circulation dessine des routes maritimes, attise les rivalités entre royaumes et fonde les premiers empires coloniaux. À cette logique marchande s’adosse une autre ambition, indissociable : l’évangélisation. Étendre la foi chrétienne accompagne l’expansion des puissances européennes, légitime la conquête et inscrit la domination dans un horizon spirituel autant que politique. Le Portugal et l’Espagne se disputent ainsi l’accès aux richesses, aux territoires et aux âmes, dans une même dynamique de contrôle du monde connu et à venir.
C’est dans ce contexte que s’inscrit la trajectoire de Ferdinand Magellan, navigateur portugais passé au service de la couronne espagnole après une disgrâce politique. Son projet — rejoindre les Indes par l’ouest — relève autant de la stratégie impériale que d’une survie personnelle. L’expédition, engagée en 1519, durera près de trois ans, coûtera la vie à la majorité de l’équipage et modifiera durablement l’équilibre des puissances, même si Magellan n’en verra pas l’aboutissement.
C’est cette figure, prise dans l’entrelacement des ambitions impériales, des intérêts économiques et d’une mission spirituelle intériorisée, que Magellan,le film de Lav Diaz choisit d’examiner. Non pour raconter la conquête, mais pour observer ce qu’elle engage chez ceux qui la portent — dans leurs certitudes, leurs failles, et leurs contradictions.
Le film de Diaz ne se place pas du côté de l’ivresse conquérante, ni dans la figure d’un homme porté par la certitude de sa grandeur. Magellan n’est pas un aventurier à la Fitzcarraldo . Là où les personnages filméspar Werner Herzog avancent sous l’emprise d’un désir dévorant, celui de Lav Diaz se tient en retrait : un homme fermé, intériorisé, marqué par une forme de honte.
Le film se déploie dans un temps d’après. Après Malacca. Après l’échec. Après la perte de reconnaissance de sa patrie. Magellan y apparaît chargé d’un poids qu’il ne quitte pas : celui d’avoir failli, d’avoir compromis sa place, et de poursuivre malgré cela. Le mouvement qui l’entraîne ne relève pas de l’élan, mais d’une nécessité intime, presque d’une épreuve à traverser.
Lav Diaz s’attache moins à l’explorateur qu’à l’homme confronté à ce qui excède ses cadres. Le temps, la fatigue, l’inconnu, mais surtout la rencontre avec l’Autre. L’indigène, les mondes irréductibles aux cartes et aux récits impériaux. Peu à peu, l’idée même d’une exploration héroïque se fissure. La domination coloniale n’est pas magnifiée : elle apparaît fragile, incertaine, parfois maladroite, traversée de doutes.
Ce que propose Magellan relève alors moins de la fresque que de la mise en question. La logique de conquête se trouve déplacée, observée depuis une position marginale : celle d’un homme isolé, silencieux, dont la foi dans ce qu’il représente semble vaciller. Le film prend la forme d’une confession diffuse, perceptible dans les silences, les regards, les temps suspendus.
C’est là que s’opère le véritable déplacement. Le récit héroïque cède la place à une introspection morale. Le monde ne s’offre plus comme un territoire à saisir, mais comme une réalité à affronter. Non comme une possession, mais comme une altérité à reconnaître. Ce choix éclaire l’absence de souffle épique : Lav Diaz privilégie l’usure, la friction, le coût humain de la légende.
On peut demeurer à distance de cette radicalité, regretter que l’imaginaire de l’enfance — celui du tour du monde comme exploit fondateur — s’y trouve tenu à l’écart. Reste un film qui regarde l’histoire autrement : non comme une marche triomphale, mais comme un moment de trouble, d’hésitation, de responsabilité.
Un film exigeant, de durée et de matière, qui interroge à voix basse ce que la conquête du monde a fait aux hommes.