Malcolm & Marie
6.7
Malcolm & Marie

Film de Sam Levinson (2021)

Voir le film

Sam Levinson filme la mise à nu – brutale, longue, douloureuse – de deux êtres qui s’aiment mal, qui s’aiment encore un peu, peut-être, mais surtout qui s’affrontent, se testent, se blessent. Le point de départ est simple : Malcolm, réalisateur, rentre après une avant-première réussie. Marie, sa compagne, est en colère. Il ne l’a pas remerciée dans son discours. Voilà. Enfin, pas “juste” ça. C’est le déclencheur. Ce qui va suivre, c’est un démontage progressif de la relation, une excavation. Chacun pousse l’autre dans ses retranchements. Il faut titiller, provoquer, rager un peu, pour oser dire ce qu’on n’aurait jamais osé dire autrement. Le film fait bien sûr penser à Qui a peur de Virginia Woolf ?, à Cassavetes (Une femme sous influence) ou à Bergman (Scènes de la vie conjugale), voire à Kubrick (Eyes Wide Shut).

Marie est blessée, mais incapable d’exprimer le cœur de cette blessure, elle va forcer Malcolm à réagir, presque à la brutaliser verbalement, pour qu’en retour elle puisse enfin extraire sa propre douleur. Et lui, de son côté, passe son temps à justifier, à minimiser, puis à contre-attaquer. C’est un jeu destructeur qui devient vite cruel, presque sadique parfois où l’on gratte jusqu’à l’os. Ce n’est pas juste du cinéma conjugal, c’est une bataille de pouvoir.

Et puis il y a les thèmes. Car si le film évoque de nombreux modèles, il parle surtout d’aujourd’hui. On y parle de male gaze, de la manière dont Malcolm voit Marie et comment elle perçoit ce regard. On parle de représentativité, de l’étiquette de “réalisateur noir” que Malcolm veut rejeter sans pour autant renier son identité. Il y a cette obsession de la reconnaissance, du regard de l’autre, celui des critiques, du public, de la compagne aussi. Et puis il y a la question de la célébrité, de l’ego, du besoin de validation permanente. On sent à quel point chacun est dépendant de l’autre, mais aussi du regard extérieur. C’est une relation codépendante, toxique, mais pas dénuée d’affection. Ce n’est pas juste un couple qui se hait. Ils s’aiment, mais mal.

Zendaya est impressionnante. C’est peut-être le rôle où elle montre le plus de nuances. Elle commence presque dans la caricature – la petite amie vexée – et elle en sort progressivement, en apportant de plus en plus de profondeur à son personnage. Washington n’est pas en reste : il joue un homme habité par une fureur d’être reconnu, par une blessure d’ego constante. Personne n’a raison. Personne n’est tout à fait victime ni bourreau. Et peut-être que ça ne mène à rien. Marie le dit d’ailleurs : “rien de constructif ne sortira de cette nuit.” Le format du duel à huis clos, la montée progressive dans la cruauté, les longs monologues à charge : tout cela évoque les grandes joutes scéniques, mais parfois au prix d’une certaine incommunicabilité. Chacun parle à son tour, l’autre encaisse, puis répond. Pas de vraie discussion. Un échange presque interposé, comme des messages vocaux. C’est dur, c’est violent, et ça dit aussi beaucoup de notre époque : une époque où débattre ensemble devient plus difficile que d’alterner les invectives.

On pourrait reprocher à Levinson de trop en faire. Il est poseur, oui, et il le sait. C’est même tout l’objet du film : un art ultra-conscient de lui-même, parfois arrogant, qui se regarde dans le miroir sans cligner des yeux. Mais ce narcissisme est assumé, presque revendiqué. Esthétiquement, le film est superbe. Noir et blanc ultra stylisé, lumière travaillée, cadrages millimétrés. Trop peut-être ? Parce qu’il y a clairement un côté poseur. La maison – louée par la production, ce qui est dit dans le film – devient un décor de théâtre. On n’est pas “chez eux”, et justement, ça se sent. Tout est artifice. Tout ici est mise en scène, à commencer par cette relation elle-même, où chacun joue un rôle : celui du génie incompris, celle de la muse oubliée. L’extérieur est torturé, étrange, presque grotesque, comme si l’architecture elle-même reflétait les nœuds intérieurs du couple. En même temps, c’est aussi un des reproches qu’on peut faire au film : tout est si bien contrôlé qu’on perd parfois un peu de spontanéité.

Malcolm & Marie est un film de paradoxes. Il est beau et brutal, artificiel et sincère, bavard et silencieux là où ça compte. Il fascine autant qu’il agace. Il dissèque un amour toxique avec lucidité, tout en flirtant dangereusement avec la vacuité esthétique. Un film profondément cinéphile, conscient de ses références, poseur, très sûr de lui presque trop. Il se regarde faire du cinéma. Mais il est aussi profondément touchant par moments. Comme son couple, il sait très bien qu’il est parfois insupportable. Mais qu’il a besoin qu’on le regarde quand même.

AlicePerron1
6
Écrit par

Cet utilisateur l'a également ajouté à sa liste Les meilleurs films de 2021

Créée

le 1 mai 2025

Critique lue 7 fois

Alice Perron

Écrit par

Critique lue 7 fois

D'autres avis sur Malcolm & Marie

Malcolm & Marie

Malcolm & Marie

5

morenoxxx

101 critiques

Pâtes à la carbonara

Ce Malcolm & Marie avait tout pour plaire aux plus cinéphiles: arrivé sur un boulevard vide de concurrence en raison du covid, pré-senti pour gagner de nombreuses récompenses, deux acteurs qui...

le 6 févr. 2021

Malcolm & Marie

Malcolm & Marie

4

mymp

1228 critiques

Ratage story

À un instant, assez tôt dans le film, dix minutes peut-être, et alors qu’on se rend compte déjà que le film flirte avec le truc poseur à partir du moment où Sam Levinson décide de filmer John David...

le 10 févr. 2021

Malcolm & Marie

Malcolm & Marie

4

Behind_the_Mask

1495 critiques

Un film : l'égo

Alors c'est ça, LE film du confinement ? Hé bien là, je dois bien vous avouer que les bras m'en tombent. Parce que Sam Levinson ne fait finalement que nous refiler un remake de ce que nous avons vécu...

le 10 févr. 2021

Du même critique

À bicyclette !

À bicyclette !

3

AlicePerron1

905 critiques

On pédale dans la semoule

Dès les premières minutes de À Bicyclette !, quelque chose cloche. On ressent un malaise, une impression de flottement, comme si le film ne trouvait pas son équilibre. L’histoire semble pourtant...

le 15 mars 2025

Pluto

Pluto

3

AlicePerron1

905 critiques

Pluto pas

Je ne connaissais pas le manga original, mais j'avais beaucoup apprécié Monster et 20th Century Boys, et la note de 8 à l'époque sur senscritique avait éveillé ma curiosité. Pluto nous plonge dans un...

le 4 déc. 2023

La Bonne Épouse

La Bonne Épouse

3

AlicePerron1

905 critiques

La bonne épouse rate son plat

La bonne épouse est pour moi un résultat vraiment décevant. La bande-annonce promet une comédie qui tire vers la satire, le sujet du film étant les écoles ménagères dans les années 60, juste avant...

le 10 juil. 2020