Scénario :
Grace arrive à Manderlay, une ancienne plantation d'esclave, souhaite aider les anciens esclaves à aller mieux mais va s'apercevoir que les choses ne sont pas si simple que ça. Surtout parce qu'elle est dans un film de Lars Van Trier et que ça pouvait pas finir bien évidemment. Et puis qu'elle a pas vraiment tiré de leçon de Dogville, alors qu'elle en croise plusieurs fois les protagonistes, déguisés en d'autres personnages. En même temps, elle a bien rajeunit.
Ce film fait partie de mon "rattrapage culturel" version "un réalisateur = un film"
En tant que sujet d'étude :
Manderlay est le film j'ai pris afin d'étudier le cinéma de Lars Von Trier un réalisateur danois dont je connais assez bien le travail.
D'abord est sorti Dogville en 2003 : une fable très crue qui s'inspirait du principe de la distanciation de Brechtienne. On se concentre sur l'histoire, les décors sont minimaux : de simple ligne sur le sol et ne sont montrés que lorsqu'on a besoin d'eux et le tout est basé sur ce que le spectateur imagine. Le film était un coup de poing et Lars Von Trier annonce qu'il va carrément lancer une trilogie basée sur le même principe. (Il s'est un peu calmé depuis l'échec de Manderlay.)
Et il faut dire que je trouve qu'avec ces deux films, c'est l'adaptation, dans l'esprit, du principe de distanciation de Brecht au cinéma (loin de la seule tentative de Brecht de faire un scénario de film) : des histoires cruelles de personnages au sein d'une communauté, qui s'aparante parfois à la fable. Manderlay a un peu à voir avec La Bonne Âme de Set-chuan et son histoire d'une personne qui cherche à faire le bien autour de lui, à diriger un groupe et s'aperçoit qu'elle est obligée d'être inhumaine si elle veut que le projet fonctionne. Chez Brecht ça passait par l'invention d'une figure de patron, sorte de père fouettard, et chez Von Trier ça passe par la façon dont Grace finit par exécuter les choix les plus durs.
Et au final, comme chez Brecht, elle devient un tyran contre sa volonté initiale
Ensuite, il y a un côté théâtral, à la fois par le design (absence de décors, plans larges pour montrer les acteurs se mouvant dans l'espace) mais par les acteurs. Un peu comme une troupe de théâtre qui jouerait une nouvelle pièce, de nombreux acteurs du film précédent revienne (Jean marc Barr (oui oui, le gars du Grand Bleu récurrent chez Von Trier) Zelko Ivanek (génial acteur abonné aux seconds rôles dans les séries américaines) Lauren Bacall, etc...) tandis que Grace est jouée par une autre actrice ainsi que son père, campé par Willem Defoe (en mode "assez calme") En dehors d'être le même personnage c'est un peu le même archétype, parce que mise à part une ou deux mentions aux événements de Dogville, elle semble être revenue à son statut d'ingénue initiale : Elle est idéaliste, passionnée, et on a l'impression qu'elle n'a jamais vécu l'amour.
Mon avis personnel :
Lorsqu'il est sorti Dogville est ce genre de film que j'ai tellement aimé que j'ai payé une seconde place pour le revoir avec un copain. Oui, c'est à ce point là.
J'avais grave envie de voir Manderlay sa suite. J'étais passé devant un cinéma à Rennes et m'était dit "ok, faut que je le vois" une semaine plus tard, je m'aperçois qu'il n'est plus à l'affiche : c'est un peu comme ça que Rennes a tué dans l'oeuf ma cinéphilie étudiante. Au final, il faudra une liste incroyablement longue et un peu de volonté pour enfin le voir 16 ans plus tard.
Et... bah, c'était pas passionnant. Alors, ouf, j'ai eu peur que Lars Von Trier tente de nous servir par deux fois le même film en nous montrant la chûte de Grace au sein d'une communauté, mais j'ai été agréablement surpris par la fin, pour le coup, c'est même l'inverse qui se fait.
Au lieu de devenir "l'esclave de la ville" Grace devient à son corps défendant le tyran de celle-ci, un tyran élu par les habitants. De plus, j'aime bien l'idée que le film colle une claque sur le mythe du "sauveur blanc." Grace part du présupposé que la communauté est ignorante, qu'ils ne comprennent pas ce qu'est la liberté ... et non pas que c'est eux qui ont organisés ça depuis le début afin d'échapper à tout un tas de prédateur qui se jetteraient sur eux une fois la plantation ouverte (et dont le charlatan itinérant est un parfait exemple.)
Mais pour le coup, j'y retrouve pas ce qui m'avait touché dans Dogville : les personnages sont bien moins caractérisés, l'intrigue est un peu moins poignante et ... les retournements manquent de surprise parce que je SAIS que je mate un film de Lars Von Trier. Et donc que ça va mal se finir malgré toute la bonne volonté du monde, que les choses vont se casser la gueule à cause des gens et que le mal va finir par triompher.
Du coup, je comprend que pour certains, c'était un peu la douche froide, pourtant c'est loin d'être inintéressant : les acteurs font tous un super taf (et sur un film dont les décors sont inexistant, c'est un peu ça qui porte l'ensemble) et l'intrigue est un peu moins prévisible que celle de Dogville.