Je profite d’une petite rétrospective Nouvel Hollywood pour rattraper Manhattan, l’un des grands classiques de Woody Allen, 3e meilleur film du réalisateur après Annie Hall et Match Point si l’on en croit la communauté SC, mais deuxième choix si on le considère comme acteur dans ses films (j’ai encore du mal à comprendre ce qui distingue vraiment les deux sondages...).
Manhattan est un petit condensé de tout ce qui fait Woody Allen : son amour pour New York, son goût pour les triangles amoureux (on devrait plutôt parler ici de rectangle amoureux), des dialogues verbeux aux touches d’humour pince-sans-rire faites de références cinématographiques et littéraires, et bien sûr les névroses intellectuelles du personnage qu’il incarne.
Sorti en 1979, Manhattan est le 9e film du réalisateur, le 8e qu’il réalise effectivement (puisque son premier film Lily la tigresse est un remontage et un re-doublage parodique d’un film d’espionnage japonais, à l’image de notre Classe américaine de Michel Hazanavicius par exemple). Nous suivons l’histoire d’Isaac Davis, interprété par nul autre que Woody Allen himself, un auteur quadra juif névrosé qui gagne sa vie en écrivant des sketches minables pour la télévision, mais qui rêve de se lancer dans la grande et noble écriture, celle d’un véritable roman. Isaac a déjà divorcé deux fois. Avec sa précédente femme, interprétée par Méryl Streep, il a eu un fils, qu’il voit de temps en temps. Elle l’a quitté pour s’installer avec une autre femme et vivre de façon assumée son homosexualité, ce qui n’arrange pas les névroses de notre anti-héros. Toujours en mal d’amour, Isaac sort depuis peu avec Tracy (Mariel Hemingway), une lycéenne de 17 ans à la petite voix fluette. Elle a l’âge d’être sa fille, il est plus vieux que son père. Elle semble très amoureuse mais leur relation, de par la différence d’âge (on ne fera ici aucun parallèle avec certaines casseroles du réalisateur), semble inévitablement vouée à l’échec. Quand elle aura 36 ans, il en aura 63…
De son côté, Yale, le grand ami d’Isaac, trompe sa femme avec Mary (Diane Keaton), une journaliste culturelle érudite – et un poil snob. De ce côté-là aussi, la relation semble sans espoir : pris entre ses deux femmes, Yale ne peut accorder le temps qu’il faudrait à l'impétueuse Mary, et de son côté Mary ne veut pas être la responsable du divorce de Yale.
C’est dans ce contexte de double relations condamnées à l’échec qu’Isaac et Mary sont poussés dans les bras l’un de l’autre. Démarre alors une idylle sincère et extrêmement romantique. C’est d’ailleurs ce romantisme qu’on retient en premier lieu du film. La célèbre scène des amoureux assis sur un banc public face au pont de Queensboro (image reprise sur l’affiche, qui est sans doute l’une des plus célèbres du cinéma mondial) en est un parfait exemple. Le plan, tourné à 5h du matin, n’a eu le droit qu’à une seule prise, avant que le jour ne se lève.
Les films de Woody Allen sont si bavards qu’il faut toujours s’assurer d’être bien réveillé avant de lancer le visionnage. Un café avant n’est pas de trop car être fatigué, c’est généralement la promesse d’un beau dodo. Je connais la musique avec le cinéaste, et j’étais bien éveillé pour regarder Manhattan. Je dois avouer que dans les premières minutes, j’ai eu un peu de mal à entrer dans le film. La scène d’ouverture est pourtant connue comme l’une des plus belles du Nouvel Hollywood, avec ces plans des rues et d'immeubles de Manhattan et cette voix off – celle d’Isaac – qui cherche un incipit à son roman et n’est jamais satisfait de ses premières phrases.
Le film est également d’une belle beauté plastique. Le noir et blanc est souvent intense – surtout lors des séquences de nuit – n’hésitant pas à plonger ses personnages dans l’obscurité presque totale, les visages n’étant éclairé que par un mince rayon de lumière. Le tout donne à la ville un côté féérique très intéressant.
On pourrait croire que le scénario de Manhattan, avec ses couples qui se font et se défont au gré des amours et des disputes, est archétypal. Mais l’intérêt premier du film est ailleurs, il est dans le romantisme de séquences de drague, aux musées ou dans la rue, et dans les situations inextricables où semble se fourrer irrémédiablement Isaac, tel un aimant à emmerdes sentimentales.