Marebito, réalisé par Shinya Tsukamoto, raconte la dérive d’un caméraman, Masuoka, obsédé par la vision et par la possibilité de percevoir un monde qui se trouve derrière le réel. Le film s’ouvre sur une scène glaçante : Masuoka filme le suicide d’un homme dans le métro. L’individu, terrifié par quelque chose qu’il semble avoir été seul à voir, se transperce l’œil avec un couteau. Ce geste — détruire l’organe même de la perception — est le premier basculement du film : comme s’il avait aperçu un fragment du réel impossible à supporter.
Ce que l’homme a vu, Masuoka veut désormais le voir. Son obsession n’est pas la mort du suicidé, mais ce qui l’a poussé à vouloir cesser de voir. Cette quête le mène dans un Tokyo souterrain, un ensemble de boyaux, tunnels et cavités qui ressemblent autant à des lieux physiques qu’à une projection de l’inconscient. Le film joue sur l’idée que tout ce qui est enfoui — psychiquement ou spatialement — constitue un seuil vers un monde parallèle.
Dans ces profondeurs, Masuoka évoque l’existence des Deros, des créatures issues du “Shaver Mystery”, un mythe américain à la frontière de la science-fiction paranoïaque et du délire psychotique. Les Deros seraient des êtres vivant sous terre, responsables de visions terrifiantes et d’influences mentales. Tsukamoto détourne ce mythe pour en faire un symbole : les Deros ne sont pas seulement des créatures, mais la matérialisation d’une fracture, le point où la perception se déchire et où l’on bascule de l’autre côté. Le suicidé du début aurait vu un Dero — ou aurait cru en voir un — et Masuoka veut franchir cette même frontière.
Lors de son exploration, Masuoka découvre une jeune femme enchaînée à un rocher. Elle n’a pas de nom — dans le roman, elle est désignée seulement comme F. — ce qui souligne qu’elle n’est pas traitée comme un individu mais comme une apparition, une énigme, voire un être venu d’ailleurs. Est-elle une Dero ? Une humaine perdue ? Une projection mentale ? Rien n’est tranché. L’ambiguïté est totale.
Il la libère et la ramène chez lui. Mais cette libération est une forme de séquestration. La jeune femme ne parle pas, ne réagit pas, semble vivre dans un état liminal, presque animal. Masuoka découvre qu’elle se nourrit de sang. Et il accepte de lui offrir le sien. Le lien qui se construit entre eux est profondément dérangé : une relation vampirique, mais aussi une relation de dépendance, de domination et de substitution. Car Masuoka a eu une fille, aujourd’hui disparue. Et tout indique que la jeune captive occupe un espace ambigu : est-elle un substitut d’enfant ? Un être démoniaque qu’il veut apprivoiser ? Ou, plus terriblement encore, sa propre fille qu’il aurait kidnappée et oubliée derrière un récit hallucinatoire ?
Le film laisse les trois possibilités ouvertes, et c’est cette incertitude qui lui donne son pouvoir. Si la jeune femme est une Dero, Masuoka cherche à franchir le seuil en la domestiquant, en devenant l’un des leurs. Si elle est un substitut, il reconstruit un lien filial monstrueux, nourri par le sang et la violence. Si elle est sa fille, alors tout ce qu’il vit relève de la psychose, d’un délire destiné à masquer son propre crime.
Progressivement, Masuoka cesse d’habiter le monde réel. Il se met à vivre dans la rue, caméra à la main, comme un spectateur détaché de l’existence. La caméra devient son œil de remplacement, son filtre protecteur, son interface avec un monde qu’il ne supporte plus directement. Ce qu’il filme lui paraît plus vrai que ce qu’il voit. Comme si l’image était désormais la seule réalité stable.
Dans le final, il se donne entièrement à la jeune femme. Elle lui dévore la langue — symbole de la perte de parole, de nom, d’identité. C’est une scène à la fois érotique, rituelle et funèbre. Masuoka renonce à son humanité. La jeune femme l’entraîne dans un long escalier, descendant dans les profondeurs, main dans la main. Comme si elle l’emmenait dans le monde des marebito — ces “êtres venus d’ailleurs”, ces visiteurs surnaturels du folklore japonais, auxquels renvoie le titre du film.
Marebito est un film sur le passage, sur la déchirure entre deux réalités. Tout peut être interprété :
– Masuoka a-t-il réellement découvert un monde caché ?
– Ou est-il simplement un homme qui sombre dans la psychose, tue sa famille et fabrique une mythologie pour fuir la vérité ?
Le film ne donne jamais de réponse.
Et c’est là que réside sa force : dans cette fracture, dans cette frontière trouble où le réel bascule, où l’image remplace le monde, et où un homme devient lui-même un monstre — ou un marebito — en traversant l’autre côté.