À regarder la balle dans la finale de l’Open d’Angleterre, Marty n’en comprend pas toujours le sens. La trajectoire, en fonction d’un coup de poignet du Japonais à gauche ou à droite, se profile un chemin dans l’air qui ne semble jamais vraiment respecter une loi. Marty se retrouve spectateur d’un hasard qu’il ne contrôle plus. Pourtant, il en incarne la trajectoire. Car Marty arpente les décors et les rencontres dans la provocation de l’effet d’un inattendu.
Pour ça, le film, dans sa première partie, dresse un montage d’une frénésie qui pousse à la confusion. Les blocs de vie de Marty ne s'imbriquent pas, mais se désordonnent, matérialisant la trajectoire sinueuse que ce pongiste dessine pour arriver à la victoire. Le spectateur passe ainsi d’un match de championnat à une drague téléphonée, à une conversation avec un grand entrepreneur (mari de sa future amante) s’arrêtant sur une anecdote des camps de son ami.
Le film nous plonge dans un labyrinthe scénaristique ne laissant que les paroles de Marty, comme metteur en scène de sa vie, nous guider vers la véritable direction. Car c’est bien à lui que le film s’accroche, resserrant son cadre sur ce corps de jeune sportif, le faisant un peu plus habiter dans chaque endroit où il passe.
Pourtant, le film laisse l’impression d’un Marty jamais là où il devrait être. C’est un homme qui ne veut qu’être plus grand alors qu’il ne vend encore que des chaussures à des petits hommes. Réside ainsi la contrainte d’un conditionnement social accroché à la chaussure de celui qui préfère s'annoncer déjà riche et victorieux. L’illusion de la terre qui l’a bercé (États-Unis) a fini par devenir le guide de toutes ses paroles. Plongé dans le mythe du talent comme seul maître du destin sportif, Marty déroute. Il peut tout dire, tout faire puisqu’on lui a appris que ni loi ni maître n’étaient le seul postulat que la réussite avait créé. Mais ce personnage ne cesse de buter face à l’autre. Ou du moins face à la richesse. Le grand opposant de Marty n’est jamais celui qui compte le battre sur les terrains de tennis de table, mais bien celui qui le paye. Petit ou grand patron, il se dresse en mur pour construire l’injustice sociale de l’illusion d’une réussite.
Mais le petit fripon tout droit sorti d’une machine scorsesienne ne veut pas se laisser faire. Il lutte, martèle son environnement de son ambition pour s’assurer que son credo finira bien par se réaliser. Ainsi, il exigera le Ritz dans un duel de champ-contrechamp face à Ram Sethi (représentant de l’institution), un collier dans la confusion des corps d’un amour charnel, ou encore finira par accepter le triple de son salaire dans l’effondrement du rationnel (baignoire). Dans cet acte de résistance, la parole n’en devient qu’une forme de négociation pure et dure.
Mais juif et pauvre, la justice se lie à la richesse. Dans la course-poursuite vers une ascension, les caprices de survie le rattrapent. L’institution, la police ou même le gangster concluent toujours le match par une victoire : en factures ou en vol de collier, Marty ne peut accéder à plus haut qu’il ne l’est déjà. Un miroir semble le renvoyer au reflet d’une condition dont il ne peut se débarrasser. La matière dégradante des choses le poursuit. Il ne peut s'asseoir ou s’allonger sur le confort d’un siège de théâtre, d’un jet privé ou d’un lit de petit-bourgeois. Il doit revenir au canapé dur d’une salle de ping-pong ou d’un avion de l'armée.
Ce montage entourant les succès et échecs donne très vite l’impression de répétitions inutiles. Dans ce procédé narratif, les conclusions sont les mêmes pour chaque action : Marty ne possède jamais les armes pour réussir ce qu’il entreprend, mais s’essaye à survivre face aux tirs des autres.
Josh Safdie n’est donc plus coincé dans les caméras portées de l’urgence des personnages, mais dans un confinement de l’échec par la répétition. C’est là où le spectateur, parfois séduit d’y revoir les mêmes scènes en boucle, peut finir par se demander si les coups dans le vide de Timothée Chalamet ne sont pas de trop, là où un début suffisait déjà à tout expliquer, confondant l’ovule à la balle de ping-pong, la naissance à la tragédie sociale de l'ascension matérielle.