Dans le New York de 1952, Marty Reisman se voit proposer par son oncle de reprendre le magasin de chaussures familial. Mais le jeune homme n’a qu’un seul but dans la vie : participer au British Open à Londres pour devenir le meilleur joueur de tennis… de table. Et s’il échouait ? Cela ne lui a jamais traversé l’esprit.
Alors qu’il prend son pied au milieu des boîtes à souliers, des spermatozoïdes s’efforcent d’atteindre au plus vite l’ovule à féconder, lequel finit par se transformer en balle blanche de ping-pong… Image symbolique qualifiant le personnage de Marty, boule de nerfs et d’énergie, qui veut être à tout prix le premier, quoi qu’il en coûte. Cher, a priori, dans ce sport mal connu et réservé à une marge ne suscitant que très peu d’intérêt. L’argent est pourtant crucial pour voyager à travers le monde et participer aux tournois. Comment se contenter des bars ou bowlings de banlieue, des dortoirs et hôtels miteux où les baignoires traversent les sols, des immeubles délabrés où une salle d’eau et un seul téléphone se partagent entre tous les locataires, quand le luxe — palaces, résidence à Central Park ou jet privé — n’est qu’à un service près ? En privilégiant les coups droits, quitte à flirter avec les lignes.
Tout devient arnaque quand on aspire à mieux : des matches truqués, une mère malingre, un faux cocard, un chien de remplacement, un collier en toc… Si l’entrepreneur ne veut pas le soutenir, séduire son épouse sera un nouveau défi. Le garnement joue et gagne, mais gare aux revers ! « Arrogant », « impulsif » et « irrespectueux », le bonimenteur mériterait le plus souvent une paire de gifles ou une bonne fessée, avec une raquette, bien entendu. Qu’importe l’humiliation d’échanger avec un phoque, il faut aller de l’avant : « Cours, Marty, cours ! », comme Forrest en son temps…
À part les frères Lebrun et leurs supporters, qui aurait pu croire une seconde que le tennis de table pouvait être plus fort qu’un match de boxe à la Rocky ? Josh Safdie s’inspire de la vie d’un pongiste de l’époque pour s’extraire du biopic pataud et offrir un film passionnant, rempli de scènes improbables devant lesquelles on ne peut qu’être bouche bée.
Il entraîne dans l’aventure Timothée Chalamet, prêt une nouvelle fois à mouiller le maillot pour un rôle. Ce « parfait non-inconnu », tête à claques adorable, a réinventé le marketing pour porter l’œuvre et viser l’Oscar tant convoité qui lui tend déjà les bras ! Après le rose de Barbie, « Orange is the new black ».Caméra enlevée, toujours en mouvement, au risque d’épuiser le spectateur sans pour autant l’égarer. Elle se colle au plus près des visages, soulignant rides, sueur au front ou doubles mentons… Les gueules défilent, parmi lesquelles les inattendus Abel Ferrara, plutôt sobre, la nounou d’enfer Fran Drescher, et Gwyneth Paltrow, actrice sur le retour.
Quelle audace aussi d’évoquer l’air de rien l’après-guerre : un Japon défait qui se remobilise autour du sport, une Amérique ayant perdu des fils au combat, et une communauté juive au sortir des camps. Inédite et foudroyante est cette scène de miel coulant sur un corps et dans les gorges.
L’ensemble est enrobé par la musique électronique et envoûtante de Daniel Lopatin, ainsi que deux tubes ressuscités des années 80, anachronismes marquant l’avance du personnage sur son propre temps : quand « Forever Young » d’Alphaville accompagne l’ouverture, « Everybody Wants to Rule the World » de Tears for Fears clôt le récit. La force de la jeunesse éternelle est de croire encore qu’elle peut changer le monde. Le cinéma est fait pour ça : rêver grand, rêver « suprême » !
(9.5/10)
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