Marty Supreme
7
Marty Supreme

Film de Josh Safdie (2025)

"Mouvement" : dépassement permanent et continu - fuite en avant - de la précédente acmé, dissoute, en même temps que mise en valeur (frapper + effacer le souvenir), dans une continuité toujours plus resserrée. Le rythme me prend, me tire vers l'écran. Tel Marty, il s'agit de toujours dépasser. Dépasser ! Embrayages et sur-régimes, voies chargée d'embûches, autant d'incitations à rebondir... Et la petite balle jaune, pèse des tonnes... des tonnes... et me claque dans les oreilles... Pulses de vitamine C, adrénaline de grand blessé, espérant sa morphine ; ce "cut" me giffle... j'aime ! J'aime. Conscience assourdie, alourdie, toute à son acceptation ; tympans galvanisés - ma rétine, fascinée, s'abandonne et consent.

J'ai adoré, et voilà bien le problème.


"Aller plus haut", disait une chanson bien connue (pub d'avant matchs, TF1 années 2000). Aller plus haut, c'est-à-dire gagner ; gagner c'est-à-dire dominer. Dominer, QUI ? Son spectateur, ardent demandeur, perdant volontaire ?... Ce spectateur un peu "chien fou", gorgé d'énergie filmique en sortant de la salle. Excitation partiellement malade, sans doute — énergie dispersée aux quatre vents, dépourvue d'objet.

Mais aussi - force de l'apaisement - cette autre part spectatorielle, ce spectateur que j'aperçois, ce spectateur qui serre pensivement la main de sa voisine, de son voisin. Solidarité, sourire de l'instant ; allez savoir, pourquoi... ce pourquoi qui insiste, un temps, arraisonne la validité de tout ce vacarme, ce bouillonnement de l'écran ; et le contourne finalement, le rejette d'un revers de main ; il s'incline — communion de pensée — dans un serré de doigts, un ajournement fraternel, une invitation à demain. Se dire et à plusieurs, "toute cette fureur, à moi, à nous, elle restera extérieure".


Se dire à la fois, "non, je ne peux pas dire que ce soit de l'outrance". Si j'accepte, c'est parce que je veux, que je connais, que j'entends toute la journée ces refrains, ou, mieux dit, ces effets d'entraînement ; et parce que je les entends et qu'ils me sont imposés, je veux... je veux les connaître davantage, les répéter inlassablement — valeur et qualité, absence totale d'objet, dans le creux de notre réalité, qui absorbe les substances, pâtine les surfaces, sécurise les humeurs... Il y a cette clâmeur tout autour, ce ronronnement du moteur (force de l'embarquement, vrombissement des médias, à la périphérie de journées surchauffées). Reflet d'époque, ou film prophète ? Musique d'un jour, ou de tous les prochains jours, appréhendés, serinés par la vilaine, la sordide actualité ? Expression d'un vouloir, ou consentement honteux ? Film de pleine conscience, ou audace funeste ? Eh bien, les deux, les deux mon capitaine, et dans ce tourbillon, ce tourbillon dans lequel, tout, tout se rapproche... ce refrain qui s'accélère : la vie est telle - nous dit-on - et plus que ça, elle se doit d'être vécue intensément - nous dit-on encore. Flux d'images enchâssées, accélération carnivore — bilan du film, démonstration en forme de bruit. Maintenant ou à sa suite — compression des temporalités -, en conscience ou en action — compression du connaître et de l'agir — ne règnera que l'intensité.


Dans la spirale du vide et de l'accélération sans frein, un nourrison arrête son pleur, et son sourire vaut toute l'énergie du monde. Sa majesté enfantine est entière, son air charrie la paix des premiers jours. Soudain, aussi bien, le film fait amende honorable, le temps d'un plan, il reconnaît la vacuité de l'entreprise, vacuité de la vitesse qui s'autoalimente, de l'accélération permanente. Le nouveau-né se contente d'être et de sourire à l'instant ; la paix permise, quelques secondes, le temps d'un échange de regards que n'embarrasse aucune formalisation (de mise en scène, verbale), le temps, aussi, de l'absence de comparaison, de compétition, d'intéressement... de capitalisation — voire de fascisation — de nos esprits sous influence.


Mais non, il n'y aura pas le calme pourtant (car le spectateur sort de la salle K.O.). Une musique, un air dans les oreilles. Une ritournelle un peu obsédante. Et des coups de raquette. L'adulte, à la barre, a parlé. Peu de place, encore, pour le regard qui se pose, la confiance sans préavis, la fragilité reine. Uniquement, comme un rêve en sourdine, cette intuition de présence, ce sourire à la limite du hors-champ. La promo, tonitruante, continuera son oeuvre. Le nourisson, unique personne raisonnable in the room, sera — comme sa mère d'ailleurs — rapidement évacué de l'écran.


Pour le rythme, la puissance gonflée de la mise en scène, 8/10. Un film qui percute, incite à écrire, se note légitimement haut. Et on passera sur tous les "what's the point ?", l'intensité qui balaye les haussements de sourcils. What's the point of all this... rémanente question ; du moins, et c'est heureux, restera la question. (Repenser à Pasolini : ce qui compte en premier lieu, c'est la pérennité du débat ; que l'on ne cesse de questionner... que les termes de la discussion restent sur la table). Question tout sauf futile, sans doute, face à un cinéma qui ne souhaite pas se laisser impliquer, restreindra exprès son vocabulaire. Qui dira, "accélérons", et le torrent emportera la question. Mais non, non — et là, c'est le public qui se lève —, on est en droit, en mesure de dire non, de vite tourner la page... Au menu des festivités cinéphiliques, la table est large.


D'où vient donc que... sortant d'un tel film, j'ai à la fois, de l'énergie à revendre (surplus d'énergie, emportement mécanique), et aussi un peu faim. L'appétit, sans les nutriments. Le flux, sans le maintien. La dose, rien que la dose. Et d'où vient que, le lendemain, c'est tout contre lui que je me pose ?... Là que le débat peut démarrer ; là que le film trouve sa meilleure utilité, au-delà de la pure fonction énergétique.

Benvenista
8
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le 6 mars 2026

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