Ça n'a rien à voir, et pourtant ça a quand même à voir un peu.

C'était il y a longtemps, un jour de mobilisation. Un ami était là et contemplait la maigreur du cortège. Il avait résumé la situation d'une phrase incisive dont il a le secret. Il avait dit : « en fait, on a juste la France qu'on mérite. »

Court, simple, mais terriblement évocateur. Collectivement parlant, ce qu'on a, on l'a parfois juste parce que c'est ce qu'on mérite. Pas plus. Pas moins. Juste ce qui nous correspond. Juste le produit de ce qu'on est, de ce qu'on pense et de ce qu'on fait.


Si je me permets un tel préambule avant de vous parler de Marty Supreme, c'est bien évidemment parce que je considère qu'il y a un peu de ça dans l'engouement critique et public qui a entouré la sortie du dernier film des frères Safdie, ou plutôt devrais-je de Josh Safdie puisque les deux frangins ont depuis peu décidé de faire bande à part.

Tout le monde semble pourtant s'étonner d'un tel succès. Comment l'expliquer alors qu'il s'agit d'un film indépendant assez classique, dans le fond comme dans la forme, réalisé qui plus est par un auteur encore peu connu du grand public et qui, surtout, ne se distingue pas franchement du reste des productions du moment, si ce n'est par un très léger décalage disgracieux qui, selon toute logique, devrait plutôt rebuter que séduire ?

De ce que j'ai pu entendre ou lire ici ou là, il y aurait dans ce succès une surprise couplée d'un mystère ; peut-être même la révélation d'un des grands génies du cinéma de demain...

Face à de telles déclarations, moi j'avoue ne pas y voir grand mystère ni même grand génie.

J'y vois juste la rencontre entre un public et le cinéma qu'il mérite. Rien de plus, rien de moins.


Alors, entendons-nous bien, je ne suis pas en train de dire que ce Marty Suprême n'a aucune qualité à faire valoir et qu'il ne mérite en conséquence que notre dédain.

Sur pas mal d'aspects, le film de Josh Safdie est bien ouvragé et rappelle à une certaine exigence formelle : cadrages et mise-en-scène propres, photo à l'ancienne, récit structuré et dynamique. On retrouve d'ailleurs très vite des motifs qui nous sont familiers, rappelant les cinémas de Scorsese, de Ferrara ou bien encore celui de James Grey. Autant de qualités qui facilitent l'immersion du spectateur d'emblée. Un cinéma efficace donc, à n'en pas douter, mais un cinéma qui, malgré tout, n'en reste pas moins très conventionnel. Bien plus que ne le laisserait peut-être sous-entendre les quelques éloges adressés à l'égard de ce Marty Supreme.

Qui aura vu l'an dernier Un Parfait inconnu de James Mangold ne sera pas désorienté : même structure classique de biopic, même passages obligés, même Timothée Chalamet. La formule est rodée depuis belle lurette, pour ne pas dire usée depuis bien longtemps...


Mais alors, si c'est si classique, pourquoi Marty Supreme donne l'impression de détonner à ce point ?

Bien sûr, il y a ce personnage de Marty Mauser, aussi fascinant pour son audace qu'antipathique pour son manque de considération pour les gens qui l'entourent.

En fait, Marty Mauser interpelle parce qu'il dissone étrangement. Au fond, il a toutes les qualités du héros américain qui fait qu'on loue habituellement son parcours l'ayant conduit au succès : il a un talent, il croit en son rêve et sa destinée, il est déterminé, il ne se laisse pas abattre, se donne les moyens de sa réussite, ne se fixe aucune limite. Qu'il puisse être un connard ne devrait d'ailleurs même pas nous étonner tant c'est devenu un motif récurrent de voir dans un biopic le héros se perdre et parfois s'éloigner des siens.

Et pourtant persiste cette gêne. Or, cette gêne, c'est justement la marque des films des frères Safdie.


Que ce soit dans Good Time ou surtout dans Uncut Gems – les deux films que j'ai déjà eu l'occasion de voir de ces auteurs – une thématique revient souvent, et cette thématique, c'est celle de la lose.

Les Safdie aiment bien faire galérer leurs personnages. Pire que ça, ils aiment bien faire en sorte que le héros, déjà en galère de base, s'enlise encore plus en cherchant à s'en extraire. Son désir louable de s'en sortir est systématiquement compensé par la médiocrité de ses affects qui lui font quasi systématiquement prendre les mauvais choix auprès des mauvaises personnes.

Ainsi se dégage-t-il de ces intrigues-là une étonnante inertie. Le personnage agit mais ne s'en sort pas. Et d'un côté, nous spectateurs, on se désole que le protagoniste principal ne s'en sorte pas, mais de l'autre, on serait mal à l'aise qu'il s'en sorte à si bon compte. Il y a un jeu d'annulation de forces qui s'opère et qui peut nous laisser avec une étrange impression de stérilité. L'objet filmé n'est pas inintéressant en soi, mais se pose forcément la question de savoir pourquoi on nous invite à porter notre intérêt sur lui. Quoi qu'il arrive, l'issue nous accable. À condition qu'il y ait une issue parce qu'avec des personnages comme ça, les problèmes ne peuvent que ressurgir en permanence et surtout en escadrille.

Dès lors, pourquoi s'inflige-t-on ça ? Pourquoi les Safdie nous infligent-ils ça ?

À quoi bon ce film si ce n'est pour se complaire sans une certaine contemplation de la lose ?


En cela, Marty Supreme ne déroge pas tant que ça d'avec les précédents films des Safdie. A dire vrai, il n'en est juste qu'une déclinaison sous forme d'ajustement. Dans le cas présent, Marty n'est pas totalement un loser puisqu'il dispose d'un talent certain. Malgré tout, l'idée d'un personnage qui s'embourbe à cause de ses propres actions reste le cœur de la démarche de fond.

Tout ça conduit vers une formule un peu plus subtile que ce que les deux frères ont pu produire précédemment à savoir un positionnement du personnage qui, à se rapprocher davantage de la figure du héros de biopic, questionne davantage sa nature. Le modèle loué devenant finalement très proche du loser insupportable, n'y a-t-il à s'interroger sur le modèle promu dans nos sociétés ?

Et en cela, oui, je trouve que ce film installe un inconfort méritoire dans la mesure où, pour une fois, je ne le trouve pas pleinement stérile. Et c'est peut-être dans cet inconfort fructueux que le public comme la critique y a trouvé une substance peu commune ; quelque chose qui les a su les faire vibrer au point de se dire qu'il n'avait pas à faire là à n'importe quoi...

C'est un sentiment qui est loin d'être infondé, j'en conviens, mais c'est un sentiment que, malgré tout, je ne partage qu'à moitié.


Parce que, bon, le vrai souci que j'ai avec ce Marty Supreme, c'est qu'en étant un peu familier du cinéma des frères Safdie, je suis désormais rodé à leur formule, d'autant plus que leur formule repose elle-même sur un décalage par rapport à une formule elle-même rodée. Donc autant vous avouer que sitôt le film s'est-il mis à dérouler ses péripéties qu'il a vite commencé à me gaver un peu.

Marty réussit un coup d'audace, mais se foire sur le suivant. Alors il essaye de se refaire avec un nouveau coup d'audace, mais ce qui l'amène à nouveau à prendre un risque qui l'expose davantage. Et ça n'arrête pas. Une vraie partie de poker où on a décidé de faire all in à chaque fois, quitte à emprunter par la suite au voisin, puis ensuite à escroquer un copain, puis enfin à voler un cousin, jusqu'à ce que la chance tourne enfin dans le bon sens.

À chaque fois, ce goût qu'ont les Safdie à se délecter de la poisse de leur protagoniste est palpable. Un mélange de satisfaction morale et de sadisme ; en d'autres mots, que des trucs qui ne me parlent pas.

Mais eux, ça leur parle tellement, qu'ils font durer le plaisir. Dans ce Martin Supreme, Josh remet une couche, puis deux, puis dix. On implique de plus en plus de monde histoire que l'entêtement du héros devienne de plus en plus insupportable. Et ça s'étale sur un temps INTERMINABLE.


Deux heures et demie qu'il dure, ce Marty Supreme...

Deux heures et demie, soit vingt minutes de plus qu'Uncut Gems qui en faisait déjà lui-même trente-cinq de plus que Good Time. Avec un schéma aussi éculé, c'est trop pour moi. Beaucoup trop. C'en a été à un point où, après deux tiers de film, j'ai fini par me demander si je voulais aller jusqu'au bout. Et la réponse a fini par s'imposer à moi comme une évidence.

A une heure du dénouement, la question que je me suis posée ce fut de savoir si je voulais vraiment connaître l'aboutissement final de toute cette affaire.

Est-ce que j'ai vraiment envie de savoir si le jusqu'au-boutisme de Marty va payer ou pas ?

Là, l'évidence s'est imposée d'elle-même : que la réponse soit positive ou négative, je me suis rendu compte que ça n'allait rien changer pour moi.

Ça n'allait rien changer au film que je voyais. Et ce film, au fond, moi je trouve qu'il n'avait déjà plus rien à me dire.


C'est toute la limite que j'ai avec ce Marty Supreme, tout comme, de manière générale, je considère que cette limite est celle du cinéma des frères Safdie.

Ce n'est certes pas du cinéma de manchot, loin s'en faut. Je ne peux pas ignorer non plus cette patte d'auteur qu'on peut reconnaître aisément. Néanmoins, qu'est-ce que le cinéma des Safdie si ce n'est un art très convenu qui n'a que pour seul singularité cet intérêt singulier et presque sadique pour l'avilissement humain ?

On n'est pas là pour comprendre, s'insurger ou s'intriguer. On est là pour se complaire. Presque pour assumer qu'on se complait.

C'est un cinéma qui n'élève rien et qui n'élève à rien, ou qui élève peu.

Un cinéma qui n'a rien à défendre ni aucun chemin où nous conduire.

On pose juste la médiocrité humaine comme un constat, rien de plus. Un constat répété de film en film, comme une forme d'impasse artistique.


À dire vrai, plus que d'impasse artistique, je pense qu'il conviendrait mieux, histoire d'être plus juste, de parler d'absence de dépassement, concernant le cinéma des Safdie.

Encore une fois, leur cinéma est loin d'être indigent formellement parlant, mais c'est un cinéma qui n'a pas l'air de savoir quoi dire ni où aller, et qui semble n'être animé que par ce petit frisson qu'on peut avoir pour les choses un peu sales et un peu moches ; frisson qui ne peut avoir de sens que pour des personnes habituées aux milieux confortables et totalement aseptisés.


Or, c'est bien ce qu'est pour moi le cinéma des frères Safdie : un cinéma de milieu aseptisé qui essaye de se donner un petit frisson, sans prétendre à quoi que ce soit d'autre, ni révolution, ni même évolution. Juste le constat d'un monde statique qui ne peut être dépassé...

C'est ce que trahit d'ailleurs cette forme, au fond : quelque chose de très classique qu'on essaye de se singulariser en dénotant ponctuellement : une bande-son inappropriées, des moments ponctuels trop appuyés, la démolition régulière de toute figure qui aurait pu être positive...

À bien tout prendre, le cinéma des Safdie n'existe qu'en reproduisant tout en salissant ; assumant la salissure comme un sujet, et posant cette approche cynique de la création comme une ligne défendable de la même manière que toute autre.

Alors certes, il s'agit bien là d'une ligne défendable, là-dessus, je ne poserais aucune contestation. Mais que vaut-elle et où nous conduit-elle, cette ligne ?

Pas loin. Nulle part, en vérité.


Rien d'étonnant au fond qu'en 2026, on fasse de ce cinéma-là un étendard.

Après tout, en tant que collectif, on n'a au final que le cinéma qu'on mérite.


Créée

le 6 mars 2026

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