Maryline parle dans sa cuisine à quelqu'un qui n'est pas là, marmonnant des mots que l'on ne comprend pas. Un verre de vin et un scénario à portée de main, elle apprend son texte, le répète, le joue, le cherche, l'incarne, déjà habitée dans un temps qui n'est même pas encore celui des coulisses.
La scène dure moins d'une minute. Un pur moment de cinéma pendant lequel on est tout entier suspendu aux murmures d'une actrice interprétant une actrice interprétant... Vertige double pour coup de cœur décuplé : Adeline d'Hermy, qui vaut qu'on aille voir le film rien que pour elle et s'impose en une scène comme la plus belle révélation de l'année ; dans le rôle, justement, d'une actrice qui se révèle. Et qui vient désormais concurrencer Laetitia Dosch (Jeune femme) pour le prochain César de la meilleure actrice.


Pour son second long de cinéma, Gallienne quitte l'autobiographie sans toutefois trop s'éloigner de son univers : le personnage de Maryline lui a été inspiré par une femme qu'il connaît et le sujet au cœur du film (les difficultés du métier d'acteur, le rapport aux mots) lui est tout aussi familier. Continuer de naviguer ainsi dans sa zone de confort sur le plan de l'histoire lui permet sans doute de s'affirmer en tant que réalisateur : formellement, son film est précis, élégant, maîtrisé, et met en valeur l'intégralité d'un casting riche et enthousiasmant.


Présenté par une bande-annonce qui met en avant sa légèreté (les éléments de comédie, s'ils fonctionnent parfaitement, sont finalement assez rares), le film trace le parcours douloureux d'une jeune actrice littéralement tétanisée : par la peur de décevoir, par la violence d'un réalisateur ou d'une maquilleuse humiliants, par le poids de la petite vie de province, par le charisme d'une star, par la difficulté d'articuler les émotions.
Un magnifique portrait de femme rare en ce qu'il captive et émeut moins pour ses paroles que pour ses silences, parfaitement bouclé par une scène finale cohérente et poétique qui tire les larmes pour de bon autour d'une dernière avalanche de mots muets. Les plus beaux.

AlexandreAgnes
8
Écrit par

Cet utilisateur l'a également ajouté à sa liste Les meilleurs films français de 2017

Créée

le 20 nov. 2017

Critique lue 1.2K fois

Alex

Écrit par

Critique lue 1.2K fois

12
2

D'autres avis sur Maryline

Maryline

Maryline

8

AlexandreAgnes

1016 critiques

La beauté de la parole empêchée

Maryline parle dans sa cuisine à quelqu'un qui n'est pas là, marmonnant des mots que l'on ne comprend pas. Un verre de vin et un scénario à portée de main, elle apprend son texte, le répète, le joue,...

le 20 nov. 2017

Maryline

Maryline

6

eloch

417 critiques

Cette blessure ...

Après l’immense succès de Guillaume et les garçons à table, Guillaume Gallienne revient avec un 2e film radicalement différent. Il lorgne largement vers le drame, parfois un peu trop misérabiliste,...

le 16 nov. 2017

Maryline

Maryline

4

oggy-at-the-movies

34 critiques

Gallienne égaré dans le drame

Parlons plutôt de ce que le film n’est pas : clair. Est-ce un essai sur le métier d’artiste ou le simple récit d’un échec, d’une non-carrière ? Est-ce le portrait d’une femme, une biographie engagée...

le 14 nov. 2017

Du même critique

Patients

Patients

7

AlexandreAgnes

1016 critiques

Parole de crabe !

Etant moi-même handicapé, ce film me parle forcément de plus près qu'à un spectateur lambda : des potes para, tétra, j'en ai eu ; des qui sont morts trop tôt, aussi ; les centres de rééducation, j'ai...

le 8 mars 2017

Au revoir là-haut

Au revoir là-haut

9

AlexandreAgnes

1016 critiques

On dit décidément MONSIEUR Dupontel !

La Rochelle, 26 juin. Jour de mon anniversaire et de l'avant-première de Au revoir là-haut en présence d'Albert Dupontel. Lorsqu'il entre dans la salle à la fin de la projection, le public...

le 27 juin 2017

Mektoub My Love - Canto uno

Mektoub My Love - Canto uno

4

AlexandreAgnes

1016 critiques

Si "le travelling est affaire de morale", ici le panoramique vertical est affaire de vice

Je n'accorde habituellement que très peu de crédit au vieux débat clivant qui oppose bêtement cinéma populaire et cinéma d'auteur (comme si les deux étaient deux genres définitivement distincts et...

le 27 mars 2018