Un homme de soixante-seize ans marche vers la mer, un petit sac coloré sur le dos. Sur la plage, un garçon bien plus jeune lui fait signe et l'invite. Il hésite à peine. C'est ainsi que commence Maspalomas : par un homme âgé qu'on désire, accueilli sans drame, comme une évidence. Et de cette évidence, le film tire une question qu'on n'entend presque jamais : comment vieillit-on, quand on est gay ?


La question paraît simple. Elle ne l'est pas, parce que personne, ou presque, n'est là pour y répondre. Vicente est de ceux qui vieillissent ainsi parmi les premiers, au grand jour. Ceux qui auraient dû le précéder, lui montrer le chemin, manquent à l'appel : une génération s'est éteinte trop tôt, et le film n'a pas besoin de le dire pour qu'on l'entende. Vicente avance sans aîné devant lui. Il doit inventer, seul, à quoi ressemble un vieil homme gay.


Reste le désir, que le film ne consent jamais à éteindre. Vicente cherche encore, comme toute sa vie. Mais la quête tourne en rond : les mêmes gestes répétés de lieu en lieu, les dunes, les bars, le sauna, aujourd'hui l'écran d'une application. La pierre de Sisyphe change de forme au fil des années, c'est toujours la même qu'on remonte. Le rocher, ici, c'est le corps, qu'il faut sans cesse retoucher pour rester admis dans le jeu : on ment sur l'âge, le poids, la taille, on choisit la photo, on efface le temps comme un droit d'entrée. Le film montre ce corps vieillissant avec justesse : il ne le cache pas, il ne l'exhibe pas, il l'enrobe. Un ventre lourd dans une étreinte, une nudité voilée de mousse sous la douche, une silhouette à contre-jour. Ni pudibonderie ni complaisance : de la pudeur. On ne filme pas de la même façon un corps qu'on jette en pâture et un corps qu'on respecte.


À cinquante ans, Vicente avait tout quitté, une femme, une fille, une vie entière, pour vivre gay au soleil de Maspalomas. La maladie le rattrape, une maison de repos l'attend, et le film bascule dans son épreuve la plus dure. Là, il ne peut plus dire qui il est. Après une existence payée au prix fort pour sortir du placard, il doit y rentrer : une seconde vie cachée, à l'âge où l'on croyait n'avoir plus rien à taire. Et ce n'est pas la brutalité qui l'y pousse, c'est la douceur. On lui conseille de se taire, pour son bien, pour ne pas s'exposer aux autres pensionnaires. Le film glisse là sa charge la plus politique sans hausser le ton : le placard n'est pas d'un autre temps, il attend, patient, au bout d'un couloir bienveillant.


Tout, dans la mise en scène, épouse cette bascule : à la lumière crue de Maspalomas succède le gris de la maison de repos, au mouvement l'immobilité. Les longueurs, les silences ne sont pas des faiblesses, mais le temps mort de l'enfermement, et celui, plus lent, d'un corps qui récupère. Même là, pourtant, le désir résiste. Des corps fatigués se cherchent dans les chambres, que le personnel feint de ne pas voir ; un couple âgé, un homme et une femme, se cherche avec une ardeur que les années n'ont pas émoussée. Le lieu de l'effacement n'éteint pas la pulsion : il la force à se recacher, une fois de plus.


Le film place près de lui un jeune soignant, gay au grand jour, que les pensionnaires rudoient. Une génération plus loin, le placard s'est ouvert, mais le mépris a changé de bouche, non de nature. Le garçon vit dehors ce que Vicente doit renfermer. L'enfermement n'a pas disparu : il s'est déplacé.


Car autour de cet homme, tout parle d'amour, sauf le sexe. Les élans les plus vrais du film n'ont rien de charnel : ils vont à une fille, à un petit-fils, à une amitié ancienne, à la tendresse qu'on offre quand il n'y a plus rien à désirer. Le désir, lui, se paie, se négocie, se consomme et se répète. Comme si, dans cette vie, l'amour et le corps peinaient à se rejoindre, et ne se retrouvaient que par éclats, aux instants où le désir cesse d'être une transaction.


Le film travaille aussi une question ancienne dans la communauté gay : celle de la famille. La famille du sang, qu’on a quittée ou perdue, et celle qu’on se choisit, les amis, les pairs, ceux qui ont traversé la même vie. Entre l’appartenance qu’on subit et celle qu’on décide, le film ne tranche pas ; il regarde les deux se répondre.


C’est dans ses dernières minutes que le film montre toute sa finesse. Après nous avoir appris une règle deux heures durant, il la retourne d’un souffle, sur une réplique et un regard que je ne raconterai pas. Rien, chez Jose Mari Goenaga et Aitor Arregi, n’est laissé au hasard.


Reste le lieu. Maspalomas, ses bars entassés dans un cratère de béton, son kitsch commercial, sa laideur tranquille. Une bulle, mais qui protège quoi ? Un monde de liberté, ou l'illusion d'un monde qui n'existe déjà presque plus ailleurs, pendant que les bars des villes se vident ? Le film ne tranche pas : il filme un paradis fané et laisse planer le doute sur ce qu'il en reste.


Rien de tout cela ne tiendrait sans son acteur. Le rôle est un piège : montrer un vieil homme désirant, vulnérable, exposé sans le moindre filet, sans jamais le faire verser dans le pathétique ni l'édifiant. José Ramón Soroiz, acteur de théâtre basque venu tard à cette lumière, s'y livre sans réserve. Il ne joue pas la vieillesse, il l'habite ; il ne quête aucune pitié, il rend un homme entier, buté, drôle par éclairs, vivant jusque dans la défaite. On s'attache, on est bouleversé, et le personnage existe avec une telle évidence qu'on en oublie l'acteur. Les prix ont suivi, la Coquille d'argent à San Sebastián, le Goya du meilleur acteur, et n'ont fait que constater ce qui crevait l'écran.


Maspalomas n'est pas un tombeau tourné vers le passé. C'est un témoignage qui interroge le présent, adressé à ceux qui vieillissent maintenant : que devenons-nous ? Le film ne répond pas. Il fait mieux : il pose la question, entière, avec une netteté qu'on n'avait pas encore osée, sur la vieillesse, le désir qui ne s'éteint pas, la honte, le placard, la place qu'une société consent aux anciens. C'est un film qu'on voudrait montrer, faire circuler, mettre entre toutes les mains, non pour distraire mais pour regarder en face ce que presque personne ne filme. Et il le fait sans un mot de trop, sans jamais nommer ce qu'il montre, avec un respect et une pudeur qui sont sa langue même.


Un film juste. Qui n'oublie rien et n'appuie sur rien.



manka
8
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Créée

le 1 juil. 2026

Critique lue 23 fois

manka

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