Un plan fixe : deux silhouettes accroupies, vêtues de peaux, adossées à la paroi d’une caverne, dans un silence d’avant les mots. L’homme détache une fleur blanche d’un bouquet fraîchement cueilli, tord sa tige avec application, fabrique une bague rudimentaire, la passe au doigt de la femme. Elle le regarde. Rien n’est dit, rien ne le sera. Le plan dure, sans musique, sans coupes, avec une frontalité presque théâtrale. Ce que cette première image scelle, ce n’est pas tant un amour intemporel qu’une manière de poser la question : que reste-t-il, aujourd’hui, de ce geste inaugural quand le lien affectif se trouve pris dans les mailles d’un marché, qu’il devient un produit hautement personnalisable, un algorithme de compatibilité, une trajectoire à optimiser ? Cette question, Celine Song la travaille sans relâche, non comme un thème plaqué sur un récit classique mais comme la matière même de sa mise en scène, de son écriture, de son agencement d’espaces, de corps et de silences.
On retrouve Lucy (Dakota Johnson), tailleur impeccable, voix douce, démarche sûre dans les rues de Manhattan. Elle marche vite, coupe à travers les flux, traverse les axes avec cette détermination propre aux personnages de comédies romantiques new-yorkaises. Ici, la musique ne cherche pas à exalter ; elle se contente de ponctuer, avec une pointe d’ironie.. Le montage ralentit à peine. On découvre bientôt qu’elle est “matchmakeuse” dans une agence de rencontres haut de gamme, Adore, spécialisée dans les unions entre élites. Le lieu de travail est vitré, saturé de blanc, aseptisé. Un espace qui évoque davantage un cabinet de conseil ou une start-up de data mining qu’un refuge pour cœurs esseulés. Les parois de verre n’ont rien de neutre : elles matérialisent une exposition permanente où chaque geste, chaque sourire, chaque posture doit être présentable, lisible, monétisable. Les dialogues sont calibrés, structurés par les mots du rendement et de la stratégie : « high value men », « net worth », « body mass index », « reproductibility ». Chaque client·e est une variable, chaque relation un produit à ajuster.
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