Matrix c’est du génie incompris, au-delà de son scénario métaphysique (qui a déjà perdu les 3/4 du publique après le premier opus) et de son apparence de blockbuster action ; au-delà de ses prouesses chorégraphiques, de sa direction artistique, de sa révolution visuelle (oui à l’époque Matrix repoussait les limites de la CGI et a popularisé le Bullet Time), cette saga nous parlait avant tout de représentation, d’expression artistique et de la suspension d’incrédulité du spectateur d’une manière extrêmement intelligente, cohérente et subtil comme nous l’explique brillement Mr Bobine :
https://www.youtube.com/watch?v=FUKcXFGuGJQ
https://www.youtube.com/watch?v=9PzY840WZNc
https://www.youtube.com/watch?v=H-SNXWh29Us
Lorsque cette suite fut annoncée j’ai donc eu très peur, peur que cette profondeur soit abandonnée et son propos trahis au profit d’une œuvre sans âme, incohérente et mercantiliste, ayant pour unique but de surfer sur la nostalgie de cette majorité qui n’avait rien compris et n’attendait qu’un John Wick science-fictionnisé. Et c’est effectivement ce que ce film nous montre MAIS ATTENTION, il serait une nouvelle fois dommage de s’arrêter à cela car Matrix Résurrections à une nouvelle fois berné son publique avec un génie remarquable.
Le film démarre relativement bien, c’est mou du genou et assez compliqué à suivre étant donné la grande quantité de notions à assimilé mais il y a plein de bonnes idées et une mise en scène intéressante et soigné (concrètement c'est ce qu’on nous montre dans la bande annonce). Cependant, on comprend rapidement que quelque chose cloche, puis, une fois passé l'introduction, c'est le désastre complet.
Aucun doute, c’est un film de commande, Lana Wachowski ne voulais pas de cette suite, elle ne voulait pas travestir son œuvre (sans mauvais jeu de mot) et tout le propos de ce Résurrections est là. C’est ouvertement dit dans le film à plusieurs reprises de façon plus ou moins explicite, en particulier lors de l’entretient psychiatrique de Néo. Néo, qui est présenté comme le créateur du jeu vidéo Matrix (donc métaphoriquement Lana Wachowski), est dépassé par sa création et soumis à la pression de son éditeur (Warner clairement cité) pour faire une suite. Le mot est lâché :
Ils me forcent à le faire, avec ou sans moi ils sortiront cette suite
Difficile d’être plus claire tandis que cette même scène nous montre en parallèle les réunions marketing autour du projet de jeu qui sont le reflet des réunions marketing autour de ce film « il faut de l’action, de l’action, de l’action et un scénario brainfuck, c’est ce que les gens aiment », comprendre « on s’en fou de ce qu’on raconte il faut cocher des cases pour que ça se vende ». Intéressant d’ailleurs de constater que dans la démo tech Unreal Engine 5 reprenant l’univers Matrix et sortie une semaine avant pour en faire la promotion, les indices étaient déjà dévoilés « méfiez-vous du Marketing ».
Dès cet instant, le film va prendre une dimension burlesque, une parodie de fan service (des flash-back, des plans de caméra voir des scène entières repris avec exactitude) et de cliché de blockbuster bas de plafond, limite insoutenable durant 1h30. Le pitch ne tient pas debout 1s, on nous ressort tous les personnages en les introduisant n’importe comment et on n’en fera jamais rien hormis les ridiculiser. Néo est vieux et n’a plus de pouvoir (il n'arrive pas à décoller, comme ce film au box-office), le mérovingien est un clochard qui réclame son spin off, une caricature de lui-même qui peste contre l'élitisme qu'il incarnait dans la trilogie initiale, Morpheus est une simulation de lui-même (tandis que le vraie Morpheus est décrit comme ayant perdu la foi), les machines sont devenue Kawaï, Niobé ne crois plus en l'élue, ne crois plus au film et s'en désintéresse complètement, préférant aller de l'avant et construire un autre futur plutôt que de ressasser le passé (la encore le message est assez explicite), Smith veut simplement faire joue-joue et ne sert strictement à rien, c'est le faire valoir de l'action imposé, le "lapin blanc" se transforme en "Bugs Bunny/Bug informatique", le Nebuchadnezzar devient le Mnemosyne "la mémoire"… Plus important encore, le chat noir, représentation du « déjà-vu » est omniprésent tout le long du film et le Bullet Time n'échappe pas à la parodie en se retournant contre nos protagonistes, ce qui était la représentation de l'esprit libéré de Néo devient sa prison.
Aussi, toutes les scènes d’action se déroule dans des toilettes pour bien signifier que « c’est de la merde ». Elles sont extrêmement mal filmées (qu’est-ce que j’ai horreur de ces caméra tremblotante et de ces cut d’une milli seconde, c’est illisible) et accompagné de musique criarde et aseptisé façon Hans Zimmer. Toujours dans l'optique de mimer le blockbuster à succès, la scène de poursuite finale ou les gens tombent des immeubles rappel très fortement la scène des "voitures zombies" de Fast and Furious 8. Enfin, le choix de la pilule devient un non choix, encore une fois métaphore de celui qu’a eu Lana, cela nous dit également qu’il faut accepter le non-sens du récit, là ou dans la trilogie originale il fallait au contraire accepter d’abandonner nos préjugés et nos conditionnements de spectateur afin de prendre du recul sur l’œuvre et la comprendre. D’ailleurs, c’est peut-être le seul élément réellement sérieux et positif du film, Lana en profite pour glisser un parallèle intéressant sur la non binarité de genre, le non choix de l’identité sexuel, à moins que ce ne soit qu’un tacle de plus envers l’hypocrisie d’Hollywood à ce sujet et la discrimination positive qui en découle avec les quotas ou les messages féministes souvent hors sujet qui nuisent à la liberté de ton des artistes. Mais cet élément est surtout critiqué à la toute fin du film selon moi, lorsque l’architecte (métaphore des producteurs) prend des allures d’Harvey Weinstein et que Trinity, devenue héroïne à la place de Néo, décapite le patriarcat, littéralement, dans ce qui ressemble à un gag de bonus DVD complètement hors sol... Pour finir notons que le film tourne beaucoup autour du suicide, car c'est un suicide artistique, sauf si on veut y voir là encore un propos sur la transidentité, Néo, la partie masculine, est fini, c'est Trinity, la partie féminine qui s'envole et le porte vers de nouveau horizon arc-en-ciel (dernière punchline du personnage), toujours plusieurs niveaux de lecture selon votre sensibilité personnelle...
Edit : Le mari de Tiffany (alias Trinity) s'appelle Chad, comme le doubleur de Keanu Reeves sur la trilogie originale et comme un certain meme sensé représenter le "mâle alpha". Coïncidence, brillante référence meta donnant corps à ce monde miroir de l'œuvre original ou énième volonté de faire passer un message féministe !?
Bref, le film est un énorme fuck à Hollywood, un pamphlet contre l’immobilisme du cinéma contemporain, l’abondance de remakes (de Résurrections) et la bien-pensance qui le sclérose. Il est volontairement saboté dans le but de bidé au box-office et enterrer la saga en envoyant un message fort. C’est du génie maléfique, insolant, comment noter une telle œuvre, j’ai détesté ce film mais je salue l’intelligence de son propos et c’est donc aussi par respect pour l’intention de son autrice que je lui mets la note de 3/10.
Edit 2 : Puisque j'ai ouvert cette critique avec le partage de l'analyse de la trilogie initiale par Monsieur Bobine, autant la terminer par leur critique de ce quatrième opus sortie 1mois après la mienne ^^ :
https://www.youtube.com/watch?v=SBAxusdvzUQ