Il aura donc fallu attendre seize ans avant de voir le second long métrage du réalisateur australien Adam Elliot après son bouleversant et génial Mary & Max (2009). Une longue attente récompensée par une nouvelle petite merveille de cinéma d'animation en stop motion qui vient une nouvelle fois célébrer une certaine idée du cinéma et donner une formidable leçon de vie et d'humanité.
Les Mémoires d'un Escargot ce sont celles de Grace Pudel une femme solitaire et renfermée, séparée de son frère jumeau et qui se raconte dans un long processus de retour en arrière après la mort de sa seule et meilleure amie, Pinky une octogénaire excentrique et épicurienne.
Mémoires d'un Escargot est déjà une pure merveille technique et visuelle d'une confondante beauté et d'une magnifique profondeur graphique. Sans vouloir jouer au rabat joie qui chouine la triste complainte du progrès, je dois avouer que ce genre de film qui célèbre l'artisanat cinématographique, le volume, la densité, l'art délicat et fastidieux de la création me fascine autant qu'il me remplit de joie et d'émotions. Ce tout fait main, ces petits personnages méticuleusement façonnés, ces décors organiques, savant mélange de bric et de brocs, de collages et de peintures me semblent bien plus tangibles et réalistes que bien des choses que l'on voit sur nos écrans depuis plusieurs années. A la recherche d'une forme de perfection lisse à base de CGI, d'intelligence artificielle, de fonds verts et de retouches numériques des visages , Adam Elliot préfère pétrir la chair de personnages cabossés, le brinquebalant équilibre d'un univers tout en volume et la douce imperfection des êtres et du monde. Une nouvelle fois le miracle opère et les personnages de Mémoires d'Un Escargot malgré la galerie impressionnante de tronches improbables de freaks fracassés par la vie seront bels et biens vivants pour n'importe lequel des spectateurs qui se laissera emporter par l'univers et l’émotion du film. Visuellement on retrouve cette chromatique terne et terre dans laquelle les couleurs ne sont que des tâches éparses d'espoirs au cœur de destins sombres et l'univers graphique du film semble constamment hésiter entre la noirceur du conte gothique et le naturalisme un peu crasse d'une représentation sans fard des tourments des âmes et des hommes. C'est magnifique et lumineux dans sa noirceur, c'est beau et séduisant dans sa laideur, c'est empli d’espoir dans sa dépressive profondeur, c'est à l'image de l'animation elle même, toute la vie qui s'insuffle dans des matières mortes et inertes. Les images fourmillent de détails et de vie et l'on devine le soin manique du réalisateur et de ses équipes pour donner vie à cet univers et ses personnages.
Thématiquement le film est lui aussi d'une grande richesse et l'on passe régulièrement du rire au larmes dans un tourbillon de sentiments et de sensations à l'image de la vie complexe et chaotique de la pauvre Grace Pudel. Si le film est plutôt sombre dans son approche graphique, il danse carrément au bord de l'abîme dans les thématiques qu'il aborde heureusement, toujours avec une certaine légèreté et une candeur poétique qui vient désamorcer et fissurer la chape de plomb qui pourrait s'abattre sur le spectateur. Car dans Mémoires d'un Escargot il est question de deuil, de séparation, d'abandon, de solitude, de dépression, de harcèlement , de fanatisme religieux, de torture, de fin de vie, de suicide le tout avec quelques ambiances visuelles délicieusement glauques et presque horrifiques. Si l'on ajoute quelques mentions faites à la masturbation, l'échangisme, la perversion fétichiste et autres joyeusetés vous comprendrez aisément que Mémoires d'Un escargot ne s’adresse pas vraiment à un trop jeune public. Et si Adam Elliot accumule les strates de noirceurs comme un mille feuille d'emmerdes pour décrire la vie de Grace Pudel le film s'accompagne aussi d'un merveilleux message plein d’espoir pour toujours aller de l'avant sans se retourner sur ses blessures et ses revers à l'image même de l'escargot. Le gastéropode va d'ailleurs servir de manière symbolique tout le long du film, il représente le replis sur soit et l'isolement dans la carapace que va se forger Grace, il représente aussi un peu le poids de ce que l'on transporte au fil de sa vie et la spirale qui conduit vers l'isolement. On pourrait même extrapoler sur la forme du long métrage lui même, sur la lenteur du processus de création qui glisse de manière imperceptible, sur cette matière à la fois dur, molle et malléable contraste entre la coquille et le corps de l'animal. Mais surtout Mémoires d'Un Escargot nous offre une galerie de personnages touchants et sensibles qui viennent danser sur la corde sensible de nos propres sentiments. Si la force de vie de Pinky m'amuse beaucoup, Grace Pudel me touche tout particulièrement dans sa solitude et sa difficulté à être aux autres qu'elle comble d'objets représentants des escargots et de cochons d'inde fornicateurs, ce besoin de combler un vide intérieur par le remplissage intempestif d'objets est une sensation qui m'est étrangement familière. Et même si le film ne me transporte pas aussi loin dans l'émotion que pouvait le faire Mary & Max, il m’est arrivé régulièrement d'avoir, entre deux sourires, le cœur serré par les douces et profondes émotions que provoquent le film.
Mémoires d'Un Escargot est une petite merveille qui se classe illico parmi les meilleurs films de cette année qui commence à peine. " La vie se comprend seulement en marche arrière mais elle ne peut être vécue qu'en marche avant " alors " ♪♫♪ Always looks on the bright side of life ♪♫♪ "