Alors, si on pensait avoir tout vu avec les films précédents de Jensen (Les Bouchers verts et les Pommes d’Adam) et qu’on savait déjà qu’au Danemark, ça allait pas fort fort, ce Men and Chicken – qui arrive 10 ans après le précédent - revient mettre les choses en perspective et nous rappeler qu'il y a toujours plus profond que le fond, toujours plus craspec et toujours plus surréaliste. On ignorait que cette excursion au cœur de la détresse danoise était nécessaire, mais soit, on prend la route bien volontiers, heureux de retrouver toute la bande.

Cette fois-ci l’horreur sociale que le réalisateur avait développée dans ses films précédents a glissé si loin qu’elle semble dorénavant à l’étroit dans le carcan du réel et se débat jusqu'à se laisser contaminer par le fantastique et le body horror, dernière frontière à franchir pour que l'expression de ce chaos désespéré puisse donner toute sa mesure. On suit donc Mads Mikkelsen (affublé d'une nouvelle dégaine encore plus atroce) et son frère qui, à la mort de leur père, découvrent que ce dernier n’était pas leur géniteur. Ils partent alors à la recherche de leur véritable père, un généticien fantasque, vivant sur une île reculée. Ils vont alors rencontrer leurs trois demis-frères (dont Nikolaj Lie Kaas et Nicolas Bro), des semi-débiles complètement tarés vivant dans un manoir en ruine. Ils vont également croiser le chemin d’une toubib, du maire (à nouveau l’impayable et hilarant Ole Thestrup) et de sa fille qui va pas fort (géniale Bodil Jorgensen, rebelotte dans un rôle qu'on qualifiera de "pas facile").

C'est l'histoire d'une monstrueuse fratrie qui se retrouve, une famille où les manies et les obsessions de chacun vont s’entrechoquer, allant du burlesque au grotesque, virant du malsain au turboglauque. On commence à avoir l'habitude, les personnages féminins sont toujours exclus, moqués et/ou martyrisés et les animaux subissent mille outrages. Le film est une accumulation farfelue de vexations, de méchancetés, de brutalités et de comportements abusifs, excroissances malheureuses d'existences ayant poussé de guingois. Mais la masculinité épouvantable décrite par le réalisateur, film après film, a cette fois-ci muté vers l’abomination pure. Le spectateur, sidéré et amusé, réalise qu'il vient d'accoler deux mots dans sa tête : "zoophilie incestueuse" et il se dit que ça serait pas une mauvaise idée que d'aller prendre une douche quand tout ça sera fini.

Jensen qui semblait nous montrer la face cachée et honteuse du Danemark semble avoir perdu tout sens de la mesure et le film effraie par son exploration erratique de la folie. Les personnages de Jensen, ribambelle de dépressifs et de névrosés aux comportements délirants, se retrouvent ici entre eux, grenouillant dans un territoire extraordinaire, une île retirée presque hors du monde. Et le film qui avait débuté comme une nouvelle itération de cette horreur sociale que Jensen aime pétrie de cruauté et de détresse, se culbute ici à une réinterprétation folle furieuse de Massacre à la Tronçonneuse saucé à l’Île du Docteur Moreau. C’est magnifique, cauchemardesque et, à nouveau extrêmement bien réalisé et écrit. La bande d’acteurs habituelle et les nouveaux venus tricotent tous avec un talent indéniable cette nouvelle partition de l’horreur et si le film n’est pas forcément désopilant, tout ça reste bien évidemment hilarant.

Ceci dit, il y a peut-être une exagération constante qui nuit peut-être un peu au propos. Dans les films précédents, il y avait une tristesse constante et profonde qui émanait des personnages et qui bataillait pour nous chiper un peu d’empathie. Un sentiment étrange qui m’a semblé ici laisser place à un dégoût perpétuel. Le chemin de la catharsis et de la rédemption, qui serpente malgré tout à travers toute l’œuvre de Jensen, débouche ici dans une édifiante vision dantesque et hallucinée.

Je ne sais pas trop ce que tout ça nous dit des propres obsessions ou traumas du réalisateur, je ne suis pas sûr d’avoir envie de le savoir en fait. Mais rien que pour la gueule de Mads Mikkelsen, contrit, honteux, qui avoue qu’il a « déconné » avec les poules…


MelvinZed
7
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le 9 août 2026

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Melvin Zed

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