À l’origine du futur se situe Metropolis : œuvre monstre, qui embrasse avec démesure la potentialité du cinéma, encore dans son âge muet, et qui, après les fresques monumentales de Griffith sur le passé, emprunte à Méliès sa fantaisie pour regarder vers l’avenir.
Revoir Metropolis émeut à de multiples niveaux. Tout d’abord par le regard qu’il propose sur la préhistoire du cinéma, sur une œuvre malmenée et démembrée, reconstituée par fragments au fil des décennies, et dont il nous manque encore certaines parties, qu’on ne retrouvera peut-être jamais. Par la folie d’un projet pharaonique qui bâtit une ville entière, mobilise des milliers de figurants et filme avec emphase la fin d’un monde. Par les cordes tendues vers un autre avenir, celui du cinéma, en construisant les fondations de la science-fiction par une cité qui irriguera bien des suivantes, de Star Wars au Cinquième Élément en passant par Blade Runner.
Paradoxe fécond, Metropolis est donc un récit futuriste doté de la force d’un récit fondateur : par sa place dans l’histoire du septième art, mais aussi par les questions que soulève son intrigue, qui mêle réflexion sociale dystopique et scientifique. Deux pans majeurs cohabitent : d’un côté, à l’échelle des individus, la thématique de l’accomplissement (celui du jeune homme idéaliste décidé à en finir avec l’iniquité inhérente au système, celui de l’homme mature et son processus de deuil qu’il croit pouvoir contourner par le recours à l’intelligence artificielle), de l’autre, le destin de la foule.
La force du souffle de Lang est assez déséquilibré en fonction de cette alternance. L’esthétique expressionniste trouve en effet ses limites lorsqu’il s’agit de filmer des personnes isolées, où le jeu outré, théâtral tout en agitations des mains et yeux exorbités révèle les coulisses les plus datées du film. En revanche, cette tonalité reportée à l’échelle de la ville entière et des masses qui l’occupe fait vraiment des miracles. Les bâtiments aux perspectives clivées, le jeu sur la profondeur et les machines personnifiées concrétise avec un sens autant graphique que symbolique le cauchemar de la mégapole. Après avoir posé les cloisons, le récit consiste à y intégrer les grains de sable de la discorde : c’est la vision prophétique d’une machine devenue dieu dévorateur dans une hallucination aussi spectaculaire que cauchemardesque. Cette transformation prendra plus tard les traits d’une humanoïde au pouvoir méphitique, dans une danse d’anthologie qui entrainera dans son tourbillon vénéneux la ville entière, jusqu’à son cœur de métal en fusion. Metropolis allie ainsi, d’une façon constante, le mécanique et l’organique, la structure urbaine et les nerfs à vif d’une passion destructrice : les réseaux obscurs (catacombes, égouts, ruelles du bas) sont autant de goulots qui communiquent et feront la perte du colosse, et Lang dessine avec virtuosité cette géographie symbolique.
Grand film sur la communauté, Metropolis est l’exploration d’un inconscient collectif, d’une foule traitée comme un individu, dans ses mouvements et ses revirements, au gré des flots agités d’une hystérie qui se propage comme le vent sur les vagues. Ce n’est pas un hasard si le feu et l’eau finissent ainsi par fusionner, pour mieux faire se rejoindre la ville du bas et celle du haut, qui dessinaient avec autorité la géographie sociale d’un monde que l’on connait bien. Le conte philosophique assume sa portée didactique et écrit noir sur blanc sa morale : le médiateur entre le cerveau et les mains doit être le cœur, et c’est bien le sien, battant la chamade, que Lang a réalisé ce petit monument d’un art naissant.
(7.5/10)
Genèse, contextualisation historique et analyses d'extraits dans la vidéo du Ciné-Club :
https://youtu.be/IUdu_SWxlXU