La déception : un film pas si spécial que ça.

Elle est facile cette blague hein ? Pourtant, c’est ce que représente pour moi -et je ne pense pas être la seule- le nouveau film de Jeff Nichols.


Il faut dire qu’avec "Mud", sa précédente réalisation, le jeune réalisateur avait placé la barre très haute. On y percevait une personnalité, une vision unique et originale du Mississipi, idéale pour mettre en valeur la beauté de ces terres presque vidées de toute civilisation. On y percevait aussi une façon de filmer l’enfance magnifique, mettant en valeur l’innocence et le courage de deux jeunes garçons, plus courageux que les adultes, et pourtant si facilement blessée par l’abus de confiance. Finalement, plus que le héros qui prête son nom au film, c’était eux qui portaient l’œuvre sur leurs petites épaules pas si fragiles que ça.


Difficile de ne pas faire le rapprochement avec le fameux "Midnight Special", où l’on suivra la fuite d’un enfant possédant des dons particuliers, fuite qui se passera quatre-vingt-dix pourcent du temps dans des grands espaces américains, hors des masses grouillantes de la ville. Ici s’arrête le rapprochement. "Mud" était un film indépendant, "Midnight Special" est un film de studio, le premier du réalisateur. Cependant, il ne faut pas être trop dur avec la Warner. Pour un premier essai, Jeff Nichols peut être fier d’avoir su garder un minimum de liberté, de conserver les thèmes chers à son cœur tout en s’adaptant à son cahier des charges. Finis les drames intimistes, place à la grosse machine : poursuite par des agents fédéraux, extra-terrestres, explosions de lumière, etc.


C’est en effet à un genre inédit auquel s’attaque le jeune surdoué : la science-fiction. Notre protagoniste principal, Alton, dispose de mystérieux pouvoirs surnaturels faisant de lui la cible du gouvernement. Ses pouvoirs sont mystérieux, inquiétants car potentiellement destructeurs. On ne parle pas ici d’un Transformers-like, mais d’un bon vieux film fantastique à la Spielberg. Comme le père d’E.T, Nichols, en faisant de son héros un jeune garçon incompris et solitaire, propose une œuvre pouvant plaire à plusieurs générations. Plus que le surnaturel, ce sont les relations parents-enfants qui sont au cœur du récit puisque le jeune Alton est accompagné par son père Roy (excellent Michael Shannon). L’idée est intéressante, cela donne lieu à des scènes quelque fois touchantes, mais reste malheureusement toujours plutôt superficielle. "Midnight Special" propose trop peu de moments de grâce entre le père et son fils (tout comme entre la mère et son fils d’ailleurs). En tout cas, trop peu pour vraiment s’attacher à eux.


C’est d’ailleurs le principal reproche que j’adresse au film. Jamais "Midnight Special" ne transcende son sujet, ne donne l’impression au spectateur de faire partie de l’histoire. La barrière est présente tout du long du film. Ainsi, nous sommes parachutés en plein milieu de l’action dès que le film commence. Une chambre de motel, les informations diffusant le portrait du père kidnappeur, la fuite méthodique des deux hommes emportant le précieux enfant. La fuite. Toujours la fuite. Pas d’explication, pas de présentation succincte des personnages pour aider à les comprendre. Pas le temps, il faut fuir. Si le procédé peut être jugé cohérent avec l’intrigue, j’ai pour ma part trouvé qu’il nuisait à son bon fonctionnement. Si l’on ne connaît pas un minimum les motivations des personnages, qu’on ne voit même pas ce que leur a coûté de faire évader Alton, comment peut-on une seconde ressentir de l’empathie ?


Les choses ne s’arrangent pas vraiment par la suite... Il y a les interrogatoires dispensables menés par un Adam Driver au top de sa forme, qui n’apportent pas grand-chose au film. Il y a également les apparitions clin d’œil de Sam Shepard, dont le personnage aurait mérité tellement plus d’attention, étant donné que toute l’histoire l’entourant aurait pu être passionnante. Il y a des pistes lancées avec le personnage de Joel Edgerton, mais jamais vraiment clarifiées. Il y a aussi l’arrivée de la mère, inutile au développement de l’enfant.


Vraiment, lorsque l’écran s’éteint sur les derniers noms du générique, on a l’impression d’avoir vu une histoire incomplète. On a la fuite centrale et la résolution de l’affaire mais pas son commencement. On a un film qui semble incomplet, qui a voulu sauter des étapes en ce qui concerne la présentation de ses personnages et de son intrigue.


Et c’est d’autant plus frustrant que "Midnight Special" a toutes les qualités techniques qu’on attend d’un film de Jeff Nichols : acteurs tout en nuances et subtilité, gestion de la lumière magnifique, musiques de David Wingo qui collent parfaitement à l’ambiance, mouvements de caméra précis et réfléchis... Mais à quoi bon tout ça si l’intrigue ne suit pas ?

mewnaru
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le 18 sept. 2016

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