Y’a rien de plus ridicule qu’un homme qui court après son chapeau.

Ils ont un truc, ces mecs. J’veux dire, faut un certain talent pour réussir à composer un tel tour de force scénaristique sans se fouler quelques neurones sur la route. Ils auraient pu finir sur le tapis. Mais nan, les deux gugus préfèrent même se permettre le temps d’une pause. Deux semaines plus tard, ils ont pondu entre-temps Barton Fink, qui ne sortira qu’un an plus tard et recevra au passage un petit prix à Cannes, la Palme d’Or, je crois. Une bagatelle. En attendant, ils en ont chié des ronds d’chapeaux.


Heureusement, ils ne partent pas de nulle part. À la base, y’a un bouquin, une certaine Moisson Rouge, écrit par un autre zozo qui entretient le même amour du verbe : Dashiell Hammett. Sans doute que vous en avez déjà entendu parler. Il est aussi à l’origine du Faucon Maltais, autre œuvre que les Coen apprécient pas mal. Mais Hammett, c’est surtout, avec Raymond Chandler, l’un de ceux qui ont offert au roman noir ses lettres de noblesse, qui l’ont tiré de cette fange du pulp - berk ! Drôle de voir qu’un siècle plus tard, la culture a tourné casaque. C’est le pulp qui vend, tandis que le roman noir, lui, végète dans les bibliothèques de littéraires, dans les rayons laissés au bon soin de la poussière. Comme quoi, le crime paie. La littérature, beaucoup moins.


Mais je m’égare, pardon. Pour en revenir à notre joli jouet, les Coen frappent fort en cette amorce de carrière. À peine sont-ils à leur troisième film qu’ils se permettent déjà de sortir l’artillerie lourde et de nous montrer qui sont les tauliers. Dès l’entame, ils osent pasticher Le Parrain. Nan mais ils ont pas honte ? Le fait est que nan. Grand bien leur fasse.


Miller’s Crossing ne fait pas partie de ces films qu’on peut se permettre de regarder d’un seul œil. Si vous voulez comprendre tous les tenants et aboutissants, vous avez intérêt à avoir les yeux en face des trous et à les arrimer solidement à votre télé, sans quoi vous vous ferez rouler en moins de temps qu’il n’en faut pour dire : « Où qu'il est mon chapeau ? »


Ah, j’ai oublié l’essentiel. Les présentations. Pardonnez mes manières. En plein prohibition, un petit malfrat vient demander l’autorisation au chef de la pègre de dézinguer un booky qui lui met souvent dans l’os. Le parrain de la ville refuse net. Faut dire que ce morveux que l’autre voudrait dessouder n’est autre que son futur beau-frère. En se faisant avoir par une poule que Tom, notre héros (mais qu’est-ce que c’est un héros, tien) trousse de son côté, il se fait méchamment manipuler le caïd. Aveugler par l’amour de cette femme fatale, une vraie vamp.


Dans cette lutte de pouvoir, Tom est celui dont on va chausser les grolles. Tom, c’est un mec qui gamberge pas mal. Il est aussi, par extension, le bras droit et l’ombre du chef de la pègre. Ce qui fait de lui le conseiller, le garant de sa conscience et, accessoirement, le type qui vient lui expliquer quand il est en train de faire une connerie, du coup. Comme celle que je vous ai joliment décrite plus haut. Dans cette histoire, Tom va être mené de droite à gauche. C’est un filou qui a toujours le chic pour prendre les plus grands détours afin d’arriver à ses fins. Un p’tit malin, un flambeur, un cynique : Tom est tout ça et encore davantage. Il est sans cœur, lui répètera son amante. Un salopard sans famille qui n’agit que pour son compte. Vraiment ?


Je me ferai moins de soucis si je savais que tu t’en faisais assez.

Les Coen nous croquent ici le portrait d’un homme qui ne parle jamais plus qu’il ne faut. D’un gangster qui choisit ses mots avec soin pour berner son monde. Plus dangereux qu’un Thompson, Reagan est aussi droit qu’un tire-bouchon. Personne ne sait vraiment à qui sa loyauté est dévouée. Il joue sa partie avec trois As dans la manche, bien qu'il est une scoumoune XXL pour les paris hippiques qui lui vaudront pas mal de remontées gastriques.


Comme il aime à le répéter : « Personne ne connaît personne. » Et tout le film pourrait tenir dans cette phrase. Toujours avec six coups d’avance, Tom mène finement sa partie, trahissant l’un pour mieux gagner les faveurs d’un autre, avant de le retrahir sans qu’il puisse s’y attendre, dans le but de retomber dans les bonnes grâces du précédent. Un pas en avant, deux pas de côté, trois coups dans les côtés et un cran d'arrêt en cas de prolongation.


De ce va-et-vient, de ce jeu de balancier, de ce tango conspiratif, il n’est donc pas étonnant de voir la figure du double tacheter tout le film. Les scènes se répondent, se dédoublent, se font écho. Les personnages se renvoient leurs propres mensonges comme autant de miroirs déformants. Une question d’éthique (si cher à Caspar) que l’on estrope.


Au milieu de tout ce chaos, de toutes ces flammes, de ce grabuge, Tom reste un animal à sang froid, impassible, qui observe les autres s’agiter pendant qu’il tire les ficelles en coulisse. Tout le monde veut la place du lion. Tout le monde lorgne sur le pouvoir, l’argent, les femmes, le territoire. Ils se battent pour savoir qui dominera le tas de cadavres pendant que celui qui comprend réellement les règles du jeu reste dans l’ombre. La prohibition n’est finalement qu’un décor. Un arrière-plan presque anecdotique derrière lequel les Coen installent la pièce : un théâtre d’ego (pour citer @Culture Mind) dirigé par le marionnettiste.


Derrière toute cette mécanique de polar, les Coen semblent surtout prendre un malin plaisir à déboulonner les grands archétypes du film de gangster. Ils reprennent les vieux rouages du film noir qui faisaient les beaux jours des années 40-50 et les passent à l'essoreuse (cycle long) avec une jubilation virale.


C’est quoi, à ta lèvre ? - Blessure de guerre. Elle enfle autour des cons. - Très malin […] Qu’est-ce que tu fichais chez Leo ? - Réfléchis pas trop, tu risques de te bloquer une vertèbre.

Or le plus réjouissant dans tout ça, c’est qu’ils ont suffisamment de bouteille pour connaître toutes les règles et suffisamment de vice pour n’en respecter aucune. A seulement 30 ans, leur érudition ne vient jamais poser son cul sur la table pour nous rappeler qu’elle existe. Elle sert simplement à nourrir le jeu. À tordre les codes, à les retourner comme un gant, jusqu’à transformer cette science du genre en pur plaisir de cinéma. Tout est au service de la narration, de leurs dialogues aussi ciselés qu'un diamant croquant, qu'à leur maîtrise du cadre, aussi lisse et aérodynamique que la peau d'un dauphin.


Quelque chose sonne faux mais quelque chose frappe juste. Ici réside l’essence du cinéma des Coen : faire cohabiter l’artifice le plus voyant avec quelque chose de terriblement humain. Ils fabriquent un monde factice peuplé de gangsters qui causent trop et de conspirations en cascade, mais sous tout ce joli mécanisme d'horlogerie Suisse, ils ne cessent de regarder la même chose : l’absurdité des hommes. Leur besoin de contrôle. Leur soif de pouvoir. Leur besoin d’aimer et d'être aimés en retour. Leur besoin de gagner, quitte à foutre le feu au plateau de jeu.

OuaZz
8
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le 19 août 2026

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