Petit saut dans le temps au sein de mon parcours de la filmographie de Frederick Wiseman, délaissant momentanément les années 70 pour venir observer la partie la plus contemporaine de son travail. La méthode est inchangée : des centaines d'heures de rushes collectées pendant quelques mois en posant une caméra discrète aux quatre coins du sujet, et un travail de montage conséquent pour en construire l'ossature — Wiseman affirme ne pas connaître son sujet au moment où il tourne et se baser principalement sur son intuition. Monrovia, Indiana, en choisissant pour cadre une petite ville rurale du Midwest, peut rappeler Central Park du fait de l'étendue de son très — et un peu trop — vaste sujet, donnant l'impression que l'intérêt d'une telle approche trouve sa limite dans la dilution face à un terrain d'étude un peu trop vague.


Wiseman a toujours privilégié la restitution d'une observation comme moyen de communication autour d'un thème de travail, sans pour autant effacer tout commentaire politique, loin de là. Une grande latitude est laissée au spectateur quant à la signification du matériau, disposant d'une toute aussi grande liberté pour décider quoi en penser : le geste est toujours aussi appréciable et constructif. Cela ne veut pas dire que le cinéaste ne glisse pas son point de vue et son interprétation de la réalité entre les lignes, surtout en connaissance de son passif, il faut simplement laisser le documentaire infuser. Dans cette petite bourgade agricole éponyme d'un millier d'habitants, les thématiques motrices ont tôt fait de se dégager, et on n'a pas besoin de savoir que 76% d'entre eux ont voté Trump aux dernières élections présidentielles états-uniennes.


Monrovia, Indiana évolue comme une succession de portraits d'où se dégage une image claire, celle d'une communauté WASP relativement âgée — la vieillesse semble être un thème d'intérêt qui se dessine peu à peu, de la part d'un réalisateur de 88 ans au moment de la sortie du film. La plupart des locaux ne sont jamais allés à Indianapolis, la plus grande ville de la région à 30 minutes de là qui inspire davantage de crainte que d'attirance. Comme à son habitude, Wiseman balaie les lieux : salles de classe, foire agricole, mariage, enterrement, et bien sûr les espaces de débats qu'il affectionne toujours autant matérialisés ici par les réunions municipales. On y discute de l'investissement dans un banc supplémentaire et des bornes incendie qui ne sont toujours pas alimentées en eau, en toile de fond des travaux d'aménagement de l'espace résidentiel en vue d'un agrandissement de la ville. De cette collectivité complexe dépeinte avec beaucoup de nuances émerge peu à peu un trait commun assez fort, l'angoisse du monde extérieur — à commencer par les germes qui s'installent dans les matelas et dont il faut se prémunir.


À travers les préoccupations des habitants et la prédominance de la religion, entre le lycée et le supermarché, c'est clairement une ambiance conservatrice qui se dégage, mais captée par un observateur proche, ou pour le dire autrement non-européen — la différence franche avec la démarche d'un Claus Drexel dans America sorti la même année. Toujours dans l'esquive et dans le détour, toujours prêt à manifester quelques notes discrètes d'humour et d'empathie, Wiseman développe la même aversion pour une vision manichéiste des choses, ce qui ne l'empêche pas d'afficher une certaine lucidité face à la dimension autarcique de ce petit monde intéressé essentiellement par lui-même, comme prisonnier de ses propres clichés.


http://www.je-mattarde.com/index.php?post/Monrovia-Indiana-de-Frederick-Wiseman-2018

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le 10 mars 2023

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Morrinson

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