« I'm gonna be a scarer ! » MIKE WAZOWSKI

Le fiasco de Cars 2 à la démarche plus commerciale qu'artistique et la grosse déception de Brave, convenue au possible ont manifestement fait perdre à Pixar de sa superbe. L'annonce d'une suite à Monsters, Inc., un de leur premier film, faisait donc logiquement craindre le pire.

La mise en chantier de Monsters University n'est pas un long fleuve tranquille. Au contraire, ce film a été l'un des catalyseurs de tous les désaccords apparus entre Steve Jobs, alors propriétaire de Pixar, et Michael Eisner, PDG de The Walt Disney Company. Les faits remontent ainsi à 2001. Les deux studios envisagent d'abord logiquement de faire un troisième opus de la saga Toy Story, le deuxième sorti en 1999, ayant dépassé toutes les espérances, autant artistiques que commerciales. Mais, bien vite, ils se déchirent sur le montage juridique de l'exploitation de l'œuvre. Liés par un contrat de distribution prévoyant cinq films partagés de part égale, Pixar estime, en effet, pour sa part, que ce troisième opus est partie intégrante du quota négocié tandis que Disney refuse lui de le voir comptabilisé de la sorte, sous l'argument que Toy Story préexistant à l'accord, rend, de fait, ses suites indépendantes de cette négociation. Chacun campe sur ses positions jusqu'au point de rupture.

Et tant pis si les premiers films nés de l'accord précédemment signé ont rapporté, à eux-seuls, plus de 2.500.000.000$. Pixar se sent lésé et supporte de plus en plus mal l'idée de partager le butin à hauteur de la moitié avec Disney. Il est, en effet, le responsable de la création et de la production et confie simplement à son partenaire, le marketing et la distribution. Ce dernier dispose, en plus, des droits d'exploitation sur les histoires et les personnages. L'accord lui laissant même la primauté de décision sur d'éventuelles suites. Ainsi, Pixar a les mains liées, s'il décide de changer de distributeur, il perd non seulement le droit d'exploiter ses anciens personnages mais ne peut pas, en outre, empêcher la réalisation de suites menées par d'autres. 

Dès 2004, les deux studios tentent de trouver un nouvel accord pour poursuivre leur partenariat que tout le monde loue pour être une machine à fabriquer des pépites artistiques et commerciales. Pixar entend redéfinir sa place face à l'ogre Disney : il souhaite désormais financer seul ses productions et voir Disney confiné au simple rôle de distributeur, rétribué en tant que tel, perdant au passage tout droit sur les œuvres, leurs personnages ou leurs destinées. Disney refuse. Pixar se braque. Le divorce est consommé, les deux tourtereaux annoncent à la mi-2004 l'échec de leurs négociations, Pixar se mettant alors en quête d'un nouveau partenaire. Steve Jobs et Michael Eisner ne se prennent même plus au téléphone : la rupture semble irrémédiable. En coulisses, les manœuvres continuent pourtant et des rumeurs annoncent que Michael Eisner ne serait plus en odeur de sainteté à la tête de The Walt Disney Company.

Parallèlement, Disney fait mine d'organiser la riposte et de reprendre la main. Le studio annonce ainsi l'ouverture d'un nouveau studio d'animation : Circle 7 Animation. Il se destine à produire uniquement des suites des films Pixar. La suite des aventures de Monsters, Inc. a même un titre Monsters, Inc. 2 : Lost in Scaradise. Dans le pitch de base, les deux amis retournent voir Boo pour se rendre compte que la fillette a déménagé. Ils décident donc de la chercher dans le monde des humains et de ne pas rentrer tant qu'ils ne l'ont pas revue. Cette situation devant bien évidemment entraine tout un tas de catastrophes.

Circle 7 Animation était-il une vraie structure ou un simple coup de bluff destiné à démontrer la capacité de Disney à se passer de Pixar ? Les animateurs recrutés jurent que le studio était bien réel et parfaitement viable. Les analystes du secteur en sont eux moins convaincus. La question ne sera jamais tranchée, car Roy Disney gronde en coulisse. Il mène intensivement une action de lobbying et contraint, en 2005, Michael Eisner à précipiter son départ. Bob Iger le remplace en qualité de PDG. Sa première décision consiste bien vite à renouer avec Pixar dont il organise le rachat dès 2006. Circle 7 Animation est fermé dans la foulée et tous ses projets stoppés manu militari. Pixar entend, en effet, revenir seul aux commandes des éventuelles suites de ses films !

Finalement, le projet Monsters University est officiellement lancé mais sans Pete Docter, le réalisateur du premier opus, qui laisse sa place à Dan Scanlon pour une sortie en 2013.

La fin de Monsters, Inc. était parfaite. Difficile donc pour les artistes de Pixar de repartir de là. Ils font donc le choix judicieux de mettre en place un prequel, le premier du genre pour Pixar. Le réalisateur qui s'est, en réalité, rendu compte de l'incroyable potentiel de ces personnages que sont Sulli et Bob, a ainsi voulu approfondir leur relation en montrant son origine et surtout comment leur belle amitié s'est construite. Les artistes de Pixar cherchent alors le bon angle d'attaque en se concentrant d'abord sur Bob, puis les débats internes les font envisager de se recentrer sur Sulli pour reprendre enfin l'idée de traiter les deux sur un pied d'égalité avant de revenir finalement sur Bob, seule option qui est jugée offrir le meilleur potentiel au récit global. Si Bob est le personnage comique dans le premier opus, c’est Sulli qui transporte l’émotion. Dans ce film, les rôles se trouvent donc inversés. Bob est de la sorte au centre des débats et c'est par lui que tout arrive. Le personnage surprend alors son monde en réussissant en plus de faire rire, à émouvoir et toucher l'auditoire, permettant de la sorte au spectateur de s'identifier à lui.

Mais voilà, une ligne de dialogue du premier film pose problème : Bob vannant Sulli par un « Tu es jaloux de moi, physiquement, depuis la maternelle. Avoue-le ! ». Dan Scanlon et ses scénaristes essayent donc de trouver une justification pour confirmer la teneur de cet échange sans qu'elle ne vienne perturber la crédibilité du second opus tout entier. Ils ont d'abord fait des tests où Bob et Sulli se rencontrent tout petit puis se retrouvent à l'université. Mais cela ne fonctionne pas. Il fallait vraiment que leur rencontre ait lieu durant leurs années universitaire car, c'est à ce moment précis de la vie, qu'un adulte en devenir découvre qui il est réellement et ce qu'il veut faire.

Pixar, toujours très à cheval sur la cohérence de son catalogue ne pouvait balayer d'un revers de la main ce dialogue. C'est donc finalement Pete Docter et John Lasseter en personne qui insistent auprès de Dan Scanlon pour passer outre. Certes, il est honorable de rester le plus fidèle possible au premier film, mais il ne faut pas que cela se fasse au détriment de sa qualité finale. Dès lors, les auteurs considèrent que cette phrase est une vanne courante chez les monstres, une expression qui signifie qu'ils se connaissent simplement depuis longtemps. Si mince soit-elle, cette astuce n'est absolument pas incongrue. Elle a surtout le mérite d'avoir débloqué le processus de création et finalement d'éviter la lourdeur d'un passage évidemment dispensable.

Cet épisode de tractations et autres tergiversations montre comment Pixar s'est attaché à construire un film parfait. Et force est de constater qu'il y est presque parvenu. Ce deuxième opus apporte un message peu commun pour un film Disney ou Pixar. Sa réflexion sur l'éducation, les études, l'ambition personnelle ou les moyens pour parvenir à ses rêves semble en effet assez convenue de prime abord mais sa conclusion étonne réellement par la force insoupçonnable qu'elle apporte au récit. En apprenant plus sur Sulli et surtout sur Bob, le spectateur en découvre aussi plus sur lui-même : le processus d'identification est incroyablement percutant. Et que dire de la relation entre Bob et Sulli, en particulier la façon dont elle s'est construite, si ce n'est qu'elle apparait totalement naturelle, jamais poussive ou artificielle, toujours crédible et sincère.

Le spectateur retrouve ici tous les codes du film d'étudiant américain ou de campus universitaire. Il y a ainsi les clubs plus bizarres les uns que les autres, les maisons estudiantines plus ou moins prestigieuses, les élèves populaires et prétentieux, les loosers rejetés de tous, les tournois entre maisons... Le tout est rehaussé par des détails et un visuel à la fois époustouflants tout en étant foncièrement doux et bienveillants. Le spectateur se sent enveloppé dans un cocon qui fait du bien et lui permet de ressortir de sa séance, non seulement sans l'impression d'avoir être pris pour un imbécile, mais aussi et surtout avec un moral gonflé à bloc. Il faut dire que le film distille des séquences vraiment drôles via ses personnages, ses répliques ou ses jeux de mots.

Les personnages étaient une grande force dans le premier film, ils le sont aussi dans son prequel. Bob prend ici le premier rôle et sait être émouvant et touchant. Ici, Bob se présente avec son rêve de vie : devenir Terreur d'Elite. Et il a l'intention de mettre toutes ses chances de son côté afin de le réaliser. Le personnage permet de faire une belle allégorie sur les étudiants qui partent de rien mais qui, à force de persévérance, arrivent à passer tous les obstacles et embrasser la carrière qu'ils visaient. Sulli, quant à lui, n'est pas encore le monstre plein de douceur et de sympathie connu de tous. Un peu arrogant, tout lui tombe tout prêt dans la main. Bien plus en retrait que dans le premier film, il est au cœur de la leçon du récit qui veut qu'il faut savoir s'ouvrir aux autres, mais surtout, apprendre à s'investir que cela soit dans son travail comme en amitié.

Si Leon est lui aussi de retour, mais dans un rôle qui amusera beaucoup les fans, la grande majorité des monstres sont ici de nouvelles recrues. L'univers permet en effet une imagination débordante et sans limites. Difficile de les citer tous, mais parmi les nouveaux personnages, sont d'abord à retenir la bande de loosers du campus ou la Doyenne Hardscrabble.

La musique, quant à elle, si elle est efficace, ne reste pas forcément dans les mémoires. Ainsi, Randy Newman qui reprend son rôle de compositeur dans la suite, sait parfaitement retranscrire la vie étudiante et contribue à l'envoutement que le film produit sur le spectateur. Malheureusement, aucun air ne ressort vraiment sauf bien-sûr quand il reprend ceux du premier film.

Monsters University rassure le spectateur. Pixar n'a donc pas perdu son talent. Le film est une agréable surprise, d'autant plus grande que peu sont ceux qui auraient parié sur sa qualité. Après les grosses déceptions que sont Cars 2 et Brave, Pixar revient en effet à ses fondements en livrant un film certes classique dans sa construction, mais regorgeant de personnages attachants, d'humour bien senti, de messages ambitieux et d'univers foisonnants.

StevenBen
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Créée

le 7 sept. 2024

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