En 1993, Mortal Kombat débarque enfin sur les consoles de salon après avoir provoqué un véritable choc dans les salles d’arcade un an plus tôt. À l’époque, le jeu d’Midway Games se démarque immédiatement de la concurrence. Là où la plupart des jeux de combat utilisent des personnages dessinés à la main, Mortal Kombat mise sur des sprites digitalisés d’acteurs réels, donnant aux combattants une apparence presque vivante pour l’époque. Mais ce qui fait réellement entrer le jeu dans la légende, c’est sa violence outrancière. Les combats sont sanglants, brutaux, et surtout ponctués par les célèbres Fatalities, ces exécutions spectaculaires qui choquent autant qu’elles fascinent. Le jeu devient rapidement un phénomène culturel et participe à populariser une image plus mature et agressive du jeu vidéo.
En 1994, Mortal Kombat II arrive à son tour sur consoles et confirme immédiatement le succès de la licence. Le principe reste le même, mais tout paraît plus ambitieux : davantage de personnages, des décors plus travaillés, une direction artistique plus sombre et surtout une violence encore plus exagérée. Les développeurs comprennent parfaitement ce que les joueurs attendent et poussent tous les curseurs au maximum. Les sprites digitalisés gagnent en qualité, les Fatalities deviennent encore plus créatives et le gameplay se montre plus nerveux et plus technique.
Mon rapport avec ces deux jeux est pourtant assez particulier. J’adore profondément l’univers de Mortal Kombat, ses personnages iconiques et tout le lore qui entoure la franchise, mais je ne peux pas dire que je sois un grand fan de ces deux premiers épisodes manette en main. Je les trouve extrêmement exigeants et punitifs. Les combats demandent une vraie maîtrise du timing et des enchaînements, ce qui me met souvent en difficulté. Malgré tout, impossible de ne pas être attaché à cet univers. Même si je ne suis pas très sensible au rendu des sprites humains, le roster reste exceptionnel. Des personnages comme Sub-Zero, Scorpion ou Goro ont marqué toute une génération et participent énormément au charme de la saga.
Avec un tel succès populaire, Hollywood ne pouvait évidemment pas rester indifférent très longtemps. L’univers de Mortal Kombat possède plusieurs qualités idéales pour le cinéma : des personnages immédiatement reconnaissables, un tournoi aux enjeux simples à comprendre et une identité visuelle forte. C’est finalement New Line Cinema qui décide de récupérer les droits afin de produire une adaptation sur grand écran. Sur le papier, la promesse est particulièrement séduisante : transposer l’énergie brutale et spectaculaire des jeux dans un véritable film de kung-fu fantastique.
Kevin Droney est chargé d’adapter les deux premiers jeux vidéo tout en construisant une histoire capable de fonctionner pour le cinéma. Et d’une certaine manière, cela lui laisse une liberté assez importante. À cette époque, Mortal Kombat possède bien un univers et quelques bases scénaristiques, mais le lore reste encore relativement léger et secondaire. Dans les jeux, tout est pensé avant tout pour servir le gameplay et les affrontements, pas pour raconter un récit complexe. Droney peut donc développer les personnages, réorganiser certains éléments et inventer des liens narratifs plus solides afin de rendre l’ensemble plus cohérent pour le grand public.
Paul W. S. Anderson, jeune cinéaste qui s’est fait remarqué avec son Shopping, est choisi pour la réalisation. Le projet représente donc pour lui une occasion importante de prouver qu’il peut gérer une production plus ambitieuse. Même si le film reste marqué par les limites budgétaires, Anderson y développe déjà plusieurs éléments qui deviendront sa signature : une mise en scène dynamique, un goût prononcé pour l’action stylisée et une esthétique très inspirée du jeu vidéo.
En 1995, Mortal Kombat sort au cinéma, la même année que Mortal Kombat 3 arrive sur consoles. La franchise est alors au sommet de sa popularité. Jeux vidéo, produits dérivés, publicité : Mortal Kombat est partout. Le film profite pleinement de cette immense vague de popularité et devient rapidement l’une des adaptations de jeux vidéo les plus marquantes.
Les deux premiers jeux Mortal Kombat ne sont déjà pas réputés pour la richesse de leur scénario, et le film ne cherche clairement pas à révolutionner cet aspect. Kevin Droney construit un récit extrêmement simple : un tournoi mortel, quelques élus chargés de défendre la Terre et une menace venue d’un autre monde. Le strict minimum. Le film enchaîne les scènes sans véritable profondeur psychologique ni intrigue complexe. Les personnages existent surtout pour se battre et faire avancer l’action. Mais au fond, ce n’est probablement pas ce que le public venait chercher. Mortal Kombat est pensé comme un divertissement immédiat, presque comme une attraction. On peut donc facilement pardonner ce scénario minimaliste… À condition que le spectacle fonctionne.
Malheureusement, les combats ne sont pas toujours à la hauteur de ce qu’on pouvait espérer d’une adaptation d’un jeu vidéo de combat aussi mythique. C’est probablement l’un des plus grands paradoxes du film. Certaines scènes restent efficaces grâce à leur énergie ou leur mise en scène, mais dans l’ensemble, les affrontements manquent d’impact et surtout de créativité chorégraphique. Pourtant, plusieurs acteurs possèdent une vraie expérience dans les arts martiaux, ce qui rend le résultat encore plus frustrant. Le film semble souvent hésiter entre le film d’action hollywoodien classique et le cinéma de kung-fu plus spectaculaire. Au final, peu de combats marquent réellement les esprits. Ceux que je retiens le plus sont le Johnny Cage vs Scorpion et le Liu Kang vs Shang Tsung (dans une moindre mesure, j’aime bien aussi le Liu Kang vs Reptile).
Les combattants eux-mêmes ne dégagent pas toujours un charisme incroyable, surtout lorsqu’on les compare à leurs versions vidéoludiques. Pourtant, le film a le mérite de reprendre presque tout le casting emblématique du premier jeu, ce qui renforce immédiatement son capital sympathie auprès des fans. Mais certains personnages iconiques sont finalement assez peu exploités. Sub-Zero et Scorpion, qui comptent parmi mes favoris dans les jeux, restent assez secondaires malgré leurs scènes de combat respectives. Heureusement, le film peut compter sur Goro. Véritable monstre de foire du tournoi, il bénéficie d’une présence visuelle impressionnante et d’une excellente mise en avant. Sa créature animatronique possède un charme qui fonctionne encore aujourd’hui. Goro incarne parfaitement le côté excessif et spectaculaire de Mortal Kombat.
Robin Shou, Bridgette Wilson et Linden Ashby incarnent le trio Liu Kang, Sonya Blade et Johnny Cage. Et honnêtement, même si leur jeu d’acteur est souvent très approximatif, j’ai énormément de sympathie pour eux. Ils ont ce côté sincère et naïf typique des films d’action. Ils surjouent parfois énormément, certaines répliques tombent complètement à plat, mais il se dégage malgré tout un charme étrange de ce trio. Avec le temps, ils deviennent même attachants, presque charismatique. Leur énergie participe beaucoup à l’identité kitsch du film.
Ce qui est amusant, c’est que pour le rôle de Johnny Cage, Jean-Claude Van Damme était le premier choix du réalisateur Paul W. S. Anderson. Finalement, l’acteur belge refuse afin de tourner Street Fighter, adaptation du grand rival vidéoludique de Mortal Kombat. L’anecdote est d’autant plus ironique que le tout premier Mortal Kombat devait à l’origine être un jeu centré sur Van Damme lui-même. Les développeurs s’étaient largement inspirés de son image pour créer Johnny Cage. D’une certaine manière, l’acteur fait donc partie de l’ADN même de la franchise. Le voir choisir le rival vidéoludique plutôt que Mortal Kombat reste encore aujourd’hui une décision assez fascinante quand on connaît la rivalité entre les deux licences.
Là où le film déçoit probablement le plus, c’est sur la question de la violence. Les jeux Mortal Kombat ont bâti toute leur réputation sur leur brutalité excessive, leurs geysers de sang et surtout leurs Fatalities devenues cultes. Or, le film gomme presque totalement cet aspect. Les combats restent très sages, les blessures sont peu visibles et l’ensemble ressemble davantage à un film d’aventure pour adolescents qu’à l’adaptation d’un jeu réputé scandaleux. Ce choix s’explique évidemment par la volonté du studio de toucher un public plus large avec une classification plus accessible, mais cela retire une partie essentielle de l’identité de la franchise. Le film perd alors ce qui faisait le caractère transgressif et choquant des jeux. C’est sans doute son plus gros défaut.
Et pourtant, malgré tous ces problèmes, j’ai énormément d’affection pour ce film. C’est même assez difficile à expliquer rationnellement. Le scénario est faible, les combats sont inégaux et la violence emblématique des jeux est absente. Objectivement, ce n’est pas une adaptation particulièrement fidèle de ce qui faisait la force de Mortal Kombat. Mais le film possède une énergie complètement incontrôlable, presque accidentelle. Il y a quelque chose de profondément kitsch, exagéré et euphorisant dans cette œuvre. Une sincérité bizarre se dégage de l’ensemble. Le film semble constamment osciller entre le blockbuster d’action, le film de kung-fu et le nanard assumé, et c’est précisément ce mélange improbable qui le rend aussi attachant.
Christopher Lambert dans le rôle de Raiden possède exactement cette énergie excessive dont je parle plus haut. Son interprétation est complètement lunaire. Lambert semble constamment jouer dans un autre film que le reste du casting. Avec son sourire étrange, son regard presque absent et surtout son rire devenu culte, il désamorce immédiatement tout le sérieux que le film tente parfois d’installer. Grâce à lui, Mortal Kombat bascule pleinement dans le grotesque et le kitsch. Mais c’est justement ce qui fonctionne. Le film cesse d’être simplement mauvais pour devenir une expérience sincèrement divertissante. On ne rit pas du film avec mépris ; on rit avec lui, porté par l’énergie absurde de Lambert qui semble lui-même parfaitement conscient du ton improbable de l’ensemble.
George S. Clinton joue également un rôle essentiel dans cette atmosphère si particulière. La bande-son mélange des sonorités techno, électroniques et industrielles avec une énergie presque hystérique. Chaque morceau donne l’impression de transformer le tournoi en rave géante. La musique ne cherche jamais la subtilité : elle veut être entraînante, agressive et immédiatement mémorable. Et cela fonctionne parfaitement. Elle donne au film un rythme extrêmement dynamique et participe énormément à son pouvoir de divertissement. Même aujourd’hui, difficile de ne pas être galvanisé par cette ambiance sonore complètement excessive qui colle finalement très bien à l’univers de Mortal Kombat.
Mortal Kombat est un film profondément imparfait, mais aussi incroyablement attachant. Ce n’est ni une grande adaptation de jeu vidéo, ni un grand film d’arts martiaux, ni même un grand film d’action. Pourtant, il possède une personnalité que beaucoup d’adaptations modernes ont perdu. Derrière ses défauts, ses dialogues parfois ridicules et ses effets spéciaux datés, il y a une véritable énergie, une sincérité et une envie de divertir qui rendent l’ensemble étonnamment sympathique. Mortal Kombat ressemble finalement à la franchise elle-même : excessif, bruyant, kitsch et complètement fou. Et c’est précisément pour ça qu’on y revient encore aujourd’hui avec autant d’affection.