Mulan
4.4
Mulan

Film de Niki Caro (2020)

Dans sa logique (aberrante) de réadapter tous ses classiques d'animation en films live, Disney n'a pas manqué de jeter son dévolu sur cette petite pépite, chérie par les fans. Alors oui, on savait d'emblée que cette adaptation divergerait du dessin-animé, pour des soucis de droits d'auteur, et à vrai dire on espérait que le studio prendrait de vrais risques en proposant une approche tout à fait différente de l'histoire. Et, comme souvent avec ses live-action post-2015, Disney se retrouve le cul entre deux chaises : en restant raccroché à l’œuvre originale, pour mieux piétiner tout ce qui y était réussi.
Disons-le franchement, on ne s'attendait pas à voir le film de l'année. Juste un petit conte familial sur une femme qui arrive à se faire sa place dans l'armée impériale de Chine, en se travestissant. Dans une certaine mesure, on était aussi en droit d'espérer que Mulan soit une figure féministe plus humaine, sensible et attachante que l'imbuvable Captain Marvel. Et pour le coup, c'est raté ! Car, plutôt que de prendre le temps de nous poser le personnage de dans toutes ses appréhensions et contradictions, le film préfère nous rabâcher toutes les 3min5 que Mulan « n'est pas un homme ». Juste au cas où ça nous aurait échappé... En bref, le film prend délibérément son spectateur pour un imbécile, incapable de comprendre à travers la narration et la mise en scène seules que la protagoniste ne correspond pas à l'image de la femme attendue par les siens. Chose que, bizarrement, les mômes saisissaient très bien en 1998 sans que la Mulan du dessin-animé s'entende constamment rappeler qu'elle n'était « pas un homme »...
À ce stade, puisque le film nous prend volontiers pour des cons, on va être bêtes (et méchants) et citer point par point tout ce qui ne va pas dans ce long-métrage. En fin de compte, vous constaterez que pas grand chose ne va, à commencer par le prix de ce navet sur Disney+ …


On entre dans le vif du sujet avec Mulan, enfant, qui course un poulet-fugueur, bâton à la main (comme si elle allait l'attraper avec un bambou... Ou l'empaler, peut-être ?). Dans sa course, elle brise l'aile de la statue du phénix, sur laquelle on ne comprend même pas pourquoi elle a sauté en premier lieu... Ah, si ! C'est évidemment pour que papa Hua puisse nous livrer dans la foulée son petit exposé sur l'oiseau de feu – compagnon animal supposé remplacer Mushu mais qui, en définitif, n'a absolument aucun intérêt à l'écran pendant doute l'histoire : ni en terme d'interaction, ni en tant qu'allégorie.
On enchaîne x années plus tard sur la visite chez la marieuse. Et on ne se privera pas de comparer allégrement ce film avec sa version animée, puisque Disney lui-même ne se prive pas d'en reprendre les scènes clés... Abandonner les chansons n'a pas nécessairement été un mal en soi pour le film. En revanche, ce dernier ne trouve jamais le moyen d'aboutir à une puissance évocatrice équivalente.
« Honneur à vous » présentait subtilement et très clairement la condition de la femme chinoise, le poids de la réputation familiale, la liberté candide de Mulan qui préférait jouer à la guerre avec des gamins que s'apprêter pour aller chez la marieuse, son manque d'intérêt pour le maquillage – ce qui masque le visage, et fait déjà écho à son futur travestissement, paradoxalement à visage découvert : elle pourra être elle-même, libérée de son sexe et de l'image qui l'accompagne.
En 2020, une Mulan résignée et calme se rend chez la marieuse en compagnie de sa jeune sœur. Elle n'a pas d'antisèche sur le bras qu'elle étalera plus tard sur sa figure par mégarde, se ridiculisant. Si le désastre aboutit autour du thé traditionnel, c'est car Mulan tente d'épargner à sa sœur la vue d'une araignée (dont elle a peur) et c'est sa sœur qui, en voyant l'insecte, renversera la table. Mulan semble ici punie de son altruisme, de sa bienveillance à l'égard de sa cadette. Alors que la Mulan de 1998 se voyait recaler par la marieuse, justement parce qu'elle ne faisait montre d'aucune envie d'embrasser cette « vie de femme » : incapable de retenir les règles, de bien se tenir, de ne pas tripoter ses cheveux... Or, dans le film de 2020, même si Mulan fait passer sa sœur avant son obéissance, rien ne montre qu'elle se refuse à être belle, se taire, et servir le thé. On le ressent d'autant moins que le magnifique morceau « Réflexion » ne trouve aucun écho dans le film, dans lequel la jeune femme n'avoue jamais « ne pas être faite pour le mariage », n'expose jamais le dilemme : être elle-même ou être telle que sa famille le souhaite.
Et pour cause ! Si Mulan porte si franchement secours à sa jeune sœur, si elle n'exprime pas non plus le désir de vivre selon ses convictions plutôt que pour honorer sa famille, c'est précisément pour légitimer la « quatrième vertu » que le film entend plus tard faire incarner à la jeune femme : le sens de la famille. La Mulan de 1998 voulait véritablement s'émanciper (un égoïsme salutaire), alors que celle de 2020 veut humblement épargner sa famille. Outre les contradictions que cette pseudo-vertu-sortie-du-c** soulève – bah oui, si les femmes sont objectivées, c'est souvent à cause d'une certaine éducation, de la pression familiale... – elle manque aussi cruellement d'authenticité, dans la mesure ou aucune complicité n'est jamais tissée entre Mulan et les siens, durant les 20min où la famille apparaît à l'écran. Sa sœur est tellement insignifiante qu'on en oublie son prénom. Quant au père, qu'elle ne soutient pas pour l'aider à marcher, qui ne vient pas la réconforter sous son arbre après l'échec chez la marieuse, on ne le voit pas non plus en parallèle s'inquiéter pour sa précieuse petite fille partie au combat...


On passera brièvement sur la fadesse du camp militaire, les compagnons d'armes interchangeables, ce clin d’œil malhabile au criquet porte-bonheur et le général anti-charismatique. Et venons-en directement au cœur du problème. Mulan est ouvertement un film girl-power, dans lequel une femme lutte pour se faire une place dans une communauté macho, grâce à son talent et sa persévérance. En l’occurrence, ici, juste grâce à son talent. En effet, dans ce remake sauce 2020, Mulan maîtrise le chi, une sorte de super-sens à la Naruto qui la rend super-forte. Avant même d'intégrer l'armée impériale, elle sait faire des sauts de ninja au ralenti et manier le bâton d'arts martiaux tel un performeur du Cirque du Soleil. Autant vous dire que, pour elle, l'entraînement militaire, c'est du niveau de difficulté d'une après-midi coloriage en grande section : juste une formalité. Alors, sur le papier, ça peut donner l'impression de rendre l'héroïne badass et d'apporter à l'univers cette petite touche de magie si chère au studio de Mickey. Sauf que, dans la pratique, c'est un triste naufrage...
D'une part, si le fameux chi est évoqué dès les premières minutes du film, il faudra attendre la 47ème pour que le narrateur (complètement inconsistant, soit dit en passant) daigne nous expliquer un peu de quoi il retourne. Et j'insiste lourdement sur le UN PEU parce qu'entre nous, si vous n'êtes pas un minimum calés en spiritualité asiatique ou que vous ne vous êtes pas tapé au moins deux ou trois saisons de Hunter x Hunter, cette petite explication, ce sera... du chinois !
D'autre part, le fait que Mulan soit d'office une enfant douée, qui maîtrise son chi à la perfection mais le dissimule de peur qu'on la prenne pour une sorcière – telle une Reine des Neiges asiatique... – en plus de rendre son entraînement insipide, freine l'identification en tant que femme. On n'a plus à faire à une fille comme une autre qui gagne par sa bravoure le respect et la reconnaissance de ses pairs masculins, mais à une super-seyen qui les surclasse tous de loin, et devant qui ils doivent bien finir pas s'incliner. Grosso modo, mesdames, faute de prodigieux talents surnaturels, vous pouvez d'ores et déjà regagner vos fourneaux et oublier le respect !


Un mot sur la 'méchante' qui, malgré le raté, demeure une proposition intéressante du film. Xian Lang, considérée par ses pairs comme une sorcière, a été rejetée en raison de sa maîtrise du chi, et est désormais à la solde de Bori Khan, qui veut se venger et renverser l’empereur de Chine.
Notons d'abord que, compte-tenu de sa puissance, Xian Lang, qui est capable de terrasser seule plusieurs ennemis armés, pourrait tout aussi bien renverser l'empereur seule ou emprunter son apparence pour prendre le pouvoir. On ne comprend pas d'ailleurs qu'elle œuvre pour Bori Khan, qui la qualifie sans chichi de « chien errant » et se sert ouvertement d'elle pour étancher sa soif de pouvoir. La place qu'il lui promet lui est dénigrée d'avance, puisqu'il continue de la traiter comme une paria.
Xian Lang rencontre Mulan, en qui elle se reconnaît plus jeune. Elle la met en garde contre le regard des autres et l'invite à unir leurs forces auprès de Bori Khan. Mais Mulan refuse, par loyauté envers l'Empire, sa famille, et peut-être simplement parce qu'elle n'a pas envie d'être l'esclave d'un connard mégalo. Puis, à l'occasion de leur confrontation finale, Xian Lang constate que Mulan a réussi à se faire accepter en tant que femme dotée du chi, et décide de lui venir en aide. Xian Lang, qu'on sait depuis le début être la victime et non l'antagoniste, saisit la main tendue de Mulan et la guide jusqu'à Bori Khan pour contrecarrer sa prise de pouvoir. Et là, c'est le drame.
Alors que Xian Lang se trouve à moins d'un mètre de Bori Khan, qu'elle surpasse incontestablement en force, elle prend la fuite devant un vulgaire arc et, au lieu d'attraper la flèche au vol comme un digne détenteur de chi, elle s'interpose entre la pointe mortelle et Mulan. Un double drame, en fait. D'abord, celui de la facilité affligeante avec laquelle le film tue son personnage le plus porteur (car le plus complexe), mais également le plus puissant (et là, scénaristiquement, ça ne tient pas!) juste pour essayer de tirer une larme à l’œil du spectateur, attendu qu'il a dû se prendre d'empathie pour Xian l'incomprise, injustement rejetée.
Ensuite, et surtout, le drame d'un aveu d'échec. Le film échoue à réhabiliter un personnage pourtant essentiellement positif, alter-ego brisé de la protagoniste. On voudrait que Xian Lang saisisse cette main, se repentisse et mène une destinée à la hauteur des souffrances endurées. Mais il n'y a pas de place pour elle, dans ce monde tout beau, tout rose et bien rangé ; pas de maison où elle pourra rentrer pour faire amende honorable et recevoir la médaille du pardon. Alors, par peur d'avouer qu'une femme qui a vraiment tenté d'être elle-même, et dépassé un temps les limites fixées par les traditions, l'honneur et le bien, n'a pas sa place dans la société, le film la fait mourir. Aucun rachat possible. Soyez vous-mêmes, mais pas trop, non plus. Ne le faites pas par égoïsme. Ne le faites pas par colère. Ne le faites pas, en vous égarant en chemin. Ne soyez pas vous-mêmes, si vous n'embrassez pas les valeurs irréprochables de la bien-pensance.

Rodreamon
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le 13 sept. 2020

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Cliffhunter ➳

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