Quand "La Dernière tentation du Christ " de Martin Scorsese sort sur les écrans en 1988, le film essuie les foudres de l'Eglise catholique qui l'accuse de blasphème. Deux raisons principales à cet anathème, la première vient du choix de mettre en avant de façon positive deux des figures les plus honnies des évangiles, Judas l'apôtre qui aurait trahi Jésus et Marie-Madeleine la catin pêcheresse par excellence pour en faire les socles de la volonté divine de faire du Christ l'agneau sacrificiel qui absoudra les pêchés de l'humanité. La seconde tient au portrait qui est fait de Jésus lui-même, dans un refus ou une négation de ce dernier de son essence divine, de ses doutes quant à sa foi et qui est surtout présenté comme ayant tous les symptômes d'un délire paranoïaque schizophrénique rythmé d'épisodes hallucinatoires et de phases de profondes dépressions.
Lorsque trente ans plus tôt un autre cinéaste élevé dans la foi catholique, Luis Buñuel, débarque avec "Nazarin " les mêmes accusations seront portées à son endroit. Pourtant il n'est fait aucun mystère de la nature de ce prêtre, c'est un homme parmi les hommes et ni lui, ni la mise en scène, ni le scénario ne font naître le moindre doute quant au fait qu'il serait le messie ou l'incarnation de Dieu sur terre. Alors pourquoi l'Eglise catholique romaine a t'elle vouée aux gémonies cet immense traité philosophique sur la Passion du Christ ?
Parce qu'en effet, nous sommes devant une œuvre qui questionne cela. Le fait de nommer le personnage principal Nazarin, un nom qui évoque évidemment Nazareth la ville supposée d'origine de Jésus n'est pas anodin, faire de lui un prêtre renvoie là au rôle de prédicateur qu'a tenu le Christ auprès de ses fidèles, placer son ministère dans une région du Mexique pauvre vient rappeler le précepte chrétien qui dit que le Royaume des Cieux est promis aux malades, aux infirmes, aux pauvres et à tous ceux qui par leur misère et leur foi en un au-delà de promesses forment l'armée de Dieu.
Quand Nazarin, toujours dans cette optique de créer un lien entre sa vie et les évangiles révélant la parole de Jésus, prend faits et causes pour la prostituée et la protège des desseins vengeurs dont elle fait l'objet, on ne peut que repenser à l'épisode de Marie-Madeleine sur le point d'être lapidée conclut par la sentence devenue proverbiale "que celui qui n'a jamais pêché lui jette la première pierre."
Mais alors que le Christ devait faire face à la défiance des autorités religieuses et connaître le calvaire, qui le mènera au Golgotha où il vivra cette Passion sensée racheter les fautes de l'Homme, épisode fondateur de la foi chrétienne précédé d'une retraite dans le désert durant laquelle il combattra la tentation. Nazarin lui est aussi victime des élans de violence de ses contemporains qui lui reprochent d'aller contre l'ordre établi. Nazarin devient un martyr. Sa fuite sur la route accompagné de cette prostituée et de cette simple serveuse, qu'on peut associer aux apôtres pêcheurs qui dans les textes sacrés symbolisent la frange la plus basse de la société, peut se voir elle aussi comme une réinterprétation de la retraite dans le désert. Le tout finissant par la mort de celui qui vise à absoudre l'humanité.
Dès lors Buñuel, catholique d'éducation mais athée de conviction, interroge l'idée même de la Passion en postulant de son inutilité ou a minima de son échec, car si deux mille ans plus tard, l'Homme se comporte toujours comme si le pardon de Dieu, le sacrifice de son fils unique, n'avait jamais eu lieu, quid de cette volonté divine ? Quid de l'existence même de ce Dieu miséricordieux ? L'Homme comme seul artisan de sa destinée, de ses choix, des valeurs qu'il observe. L'homme émancipé de la notion même de Dieu. Sa cruauté inhérente à sa réalité disant alors l'infondé de la croyance en l'existence de Dieu ou peut-être pire que celui-ci s'est désormais détourné de nous, de nos âmes, de notre salut.
Cette œuvre tout autant baignée de douceur que de monstruosité souligne avec force l'idée des zones de gris de l'humanité, rejette l'approche binaire manichéenne du bien lumineux et du mal ténébreux, du juste exemplaire et du coupable. Scorsese racontait une tentation qui aurait eu comme effet de sauver un homme promis à l'exécution pour révéler le dessein de Dieu, Buñuel raconte ici le même dessein devenu vain.