La sainteté à l'épreuve du monde
Avec Nazarin, Luis Buñuel signe l'un de ses films les plus déroutants et les plus subtils. Adapté du roman de Benito Pérez Galdós, il abandonne en apparence son goût pour la provocation afin de suivre un prêtre animé par un christianisme radical. Mais derrière cette sobriété se cache une réflexion d'une grande acuité sur la foi, la charité et l'impossibilité de vivre pleinement un idéal dans un monde dominé par la misère et les contradictions humaines.
Le père Nazario consacre sa vie aux plus démunis. Refusant la violence, l'argent et les compromis, il tente de mettre en pratique les enseignements du Christ jusque dans leurs conséquences les plus extrêmes. Pourtant, chacun de ses gestes semble produire l'effet inverse de celui qu'il espérait. Les bonnes intentions se heurtent sans cesse à une réalité complexe, où la pauvreté, la souffrance et les intérêts personnels déforment les plus nobles aspirations.
Francisco Rabal incarne ce prêtre avec une remarquable retenue. Il ne joue jamais le saint inaccessible. Son Nazario est un homme sincère, parfois démuni, dont la foi demeure intacte malgré les humiliations, les échecs et l'incompréhension. Cette simplicité rend son parcours d'autant plus bouleversant.
Buñuel adopte une mise en scène d'une grande sobriété. Loin des éclats surréalistes qui ont fait sa réputation, il privilégie ici des plans dépouillés et une narration presque austère. Cette discrétion renforce la force du propos : rien n'est souligné, tout naît de l'observation des comportements humains.
Le film ne cesse d'entretenir une ambiguïté fascinante. Buñuel critique-t-il la religion ou admire-t-il la pureté de son personnage ? Sans doute les deux à la fois. Nazario apparaît comme un homme admirable, mais aussi tragiquement inadapté à un monde où la bonté ne suffit pas à réparer les injustices. Le réalisateur refuse de trancher, laissant le spectateur face à ses propres interrogations.
À travers les rencontres du prêtre avec les marginaux, les malades ou les exclus, Buñuel dresse également un portrait sans illusion de la société mexicaine. La misère matérielle s'accompagne d'une misère morale, et les institutions religieuses elles-mêmes semblent incapables de répondre aux détresses qu'elles prétendent soulager.
La dernière partie est particulièrement forte. Sans effet spectaculaire, Buñuel conduit son personnage jusqu'à une forme de dépouillement absolu. Le geste final, aussi simple qu'énigmatique, résume toute la complexité du film : entre grâce, compassion et doute, il ouvre une multitude d'interprétations sans jamais imposer la moindre conclusion.
Nazarin est une œuvre profonde et profondément humaine. Luis Buñuel y livre l'une de ses réflexions les plus nuancées sur la foi et la condition humaine, dans un film où chaque certitude est mise à l'épreuve du réel. Une œuvre discrète, mais d'une richesse qui ne cesse de grandir après la projection.