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Un Grand Amour de Monstres, de Film Noir, et de Del Toro

Parmi les différents conteurs d’histoires qui m'est difficile de m’en séparer, Guillermo Del Toro est selon moi un modèle de survie en milieu hostile, où tout comme d’autres de ses confrères cinéastes, il propose des sujets et des genres cinématographiques qu’on ne porte plus d’intérêt. Ma critique pour Nightmare Alley va sans doute ne pas convenir pour beaucoup, reconnaissant chez lui des maladresses, mais il m’est aussi impossible d’oublier mon amour pour ce cinéaste, grand fou passionné avec un imaginaire en décalage face au système qui l’entoure. La seule chose que vous allez lire pour cette critique, est une sorte de lettre d’un jeune cinéphile envers un autre dont sa culture semble être une source inépuisable, d’un petit rêveur envers celui qui connaît désormais les ficelles du rêve. Ce dernier point montre que l’évolution de l’écriture de Del Toro va vers une parcelle encore inexplorée, prenant conscience de sa position dans l’industrie cinématographique, et de son parcours en tant que cinéaste (Me manquant dans sa filmographie Chronos et Mimic, je ne parlerai d’eux que dans un point de vue de son processus de création, et non dans les thèmes et les gimmicks de réalisation). Ainsi, il offre avec cette nouvelle production une continuité aux thèmes qui lui sont chères, effleurant entre des récits inscrits historiquement, et des contes qui s’immiscent dans la réalité. Dans le même temps, Guillermo Del Toro va intensifier son pessimisme déjà présent dans sa filmographie, mais lui dressant un style sombre, sale, et poissard qui tend vers un renouvellement dans son écriture.


Par ailleurs, si Nightmare Alley explore un environnement réel au travers du genre du Film Noir, le film reste dans les thèmes fantastiques du réalisateur, puisque la première partie installe des figures de Freaks par la présence du cirque. Ce lieu nous montre un changement chez Del Toro dans sa patte et son ambiance. Le fantastique qui s’infiltrait dans notre réalité, va devenir tangible, comme si il était déjà présent dans notre quotidien. Par ailleurs, son aspect me marque parce qu’à la différence des monstres traditionnels qui sont attirants dans leurs esthétiques, ici les “monstres” qu’on appelle Freaks paraissent plus ternes, comme si le rêve laissait place à la réalité, comme si les monstres des contes sont dans la réalité des hommes dans leurs quotidiens. Ces figures de Freaks sont traitées de manière à faire échos au chef d'œuvre, *Freaks* de Tod Browning qui a proposé une mise en avant d’individus peu représentés dans le cinéma des années 30. Ils permettent d’illustrer l'ambiguïté de l’identité humaine où la laideur en apparences cache en réalité une profonde sensibilité que la “normalité” essaie de cacher. Tandis que cette dernière, par ses traits harmonieux, va dissimuler sa monstruosité liée à la morale douteuse des personnages. L’écho du film se ressent par le travail du décor, de l’atmosphère, et du pessimisme des dialogues, puisqu’on a un plan légèrement aérien qui nous montre la cage du crétin, étant un parallèle au début du film de 1932, où la révélation de la monstruosité va jouer sur la crainte du déroulement du récit. L’association du crétin avec le protagoniste nous paraît évidente, et le désir de voir cette transformation se change en une peur par la mise en place d’éléments qui vont avoir un nouveau sens chez le spectateur au cours du récit. Or tout comme le film *Freaks*, Del Toro aborde le thème de l’aveuglement et du désir en les associant au Film Noir, et cela est amené par le fait que le quotidien des forains nous paraît épique lorsqu’ils enlèvent les tentes sous la pluie, ou même leurs spectacles, particulièrement celui de Molly avec les foudres, leurs quotidiens finissent par devenir spectaculaires à nos yeux. 

Evidemment, si on parle de Film Noir pour caractériser le film, c’est parce que les personnages sont issues des archétypes d’écritures du genre que ce soit le weak guy qui souhaite s’échapper de sa réalité morose en changeant d’identité. Même si on pourrait parler d’homme fatal pour Bradley Cooper, par le fait que le personnage est conscient des sentiments des autres personnages et de la sensualité de son corps. La femme fatale qui cherche à atteindre les sommets de la société sans prendre le risque de perdre ce qui fait d’elle (Sensualité, intelligence, et conscience des sentiments des personnages), mais cette dernière dans la seconde partie du film, elle nous est montrée comme une femme fatale qui a déjà accompli sa quête de pouvoir, et la cicatrice montre qu’elle a pris le risque pour obtenir son succès (Ainsi, l’argent n’est pas la motivation de ce personnage féminin accompli alors un jeu personnel, un sentiment de superiorité à faire valoir pour se venger de leur première rencontre probablement). La mise en scène de Del Toro semble avoir été influencé par le Film Noir bien avant ce long-métrage, puisque Hellboy et La Forme de L’eau montraient des scènes avec un jeux d’ombre et de lumière qui tend vers le genre. Nightmare Alley rend hommage au Film Noir (Del Toro doit sans doute beaucoup à Détour que je n’ai pas encore vu, mais dont la structure narrative s’y prête à cause du trouble identitaire, et la liste de Film Noir qu’il donne montre qu’il a compris le foncionnement du genre). Cela se remarque par la structure du rise and fall qui est certes prévisible, mais dans la façon de les mettre en place, Del Toro pose les différentes cartes, et les retourne, créant ce sentiment tragique propre à ce genre, montrant que le destin de Bradley Cooper est inexorable. Sans doute, cela explique mon attachement au Film Noir qui oblige au metteur en scène de se renouveller pour dynamiser et pour créer de l’enjeux, puisqu'étant donné que la fin est attendue, il faut créer une attirance envers des histoires qui vont finir quoiqu’il advienne mal, et de nous faire sortir de cette conscience que les personnages ne vont pas s’en sortir.


On ressent chez les personnages, particulièrement chez Bradley Cooper, cette confrontation entre le chaos et l’ordre, où l'obtention de l’objet de la quête ne suffit plus, et le désir du danger devient plus grand. Guillermo Del Toro ne place pas dans un monde, un personnage qui interagit avec le premier, puisque c’est l’environnement qui façonne le protagoniste. La première partie nous montre le cirque comme désordonné, comme un élan épique qui brave la tempête, et le protagoniste est tout comme nous, submergé d’informations et de figures étranges. Mais par sa manière d’enquêter, il obtient des informations, et il commence à comprendre les rouages du système. Le thème de l’illusion et du faux-semblant servent à montrer ce qui se passe derrière la machine du rêve, c’est-à-dire le propos de Del Toro sur l’industrie cinématographique. Au début, le réalisateur a été malmené, voyant ses projets charcutés par les grosses productions pour Mimic ou Chronos, mais en apprenant à s’infiltrer dans ce système, Del Toro ne s’apparente plus à un faiseur, réussissant à proposer des films que l’industrie n’accepterait pas si cela venait d’un simple inconnu. Or ce parallèle s'illustre avec le protagoniste qui apprend à devenir le metteur en scène des spectateurs, nous donnant ce qu’il a envie qu’on voit. Notamment son interaction avec le shériff et la femme fatale, montre un enchaînement dynamique de l’action qui fait exprès de nous omettre les détails afin d’oublier le trucage du voyant. Par ailleurs, le monde devient dans la seconde partie, ordonné par la maîtrise du personnage qui devient maître de son environnement, mais sa vanité et son alcoolisme vont l’aveugler d’où la présence de la neige qui se confronte à la chaleur représentée par la couleur rouge du sang et de la lumière, illustrant l’envie de vivre qui lutte contre le destin inéluctable et infernal qui isole le personnage dans sa solitude. Par ailleurs, le traitement de lumière qui rappelle celui de Crimson Peak est magnifiquement orchestré pour faire échos au Gothique, et pour montrer la corruption des personnages, et le plan avec Molly en fantôme illustre leur révélation au grand jour par la profusion de sang.


Le protagoniste paie les conséquences de ses actes, alors qu’en soit il était conscient du malheur qu’il risquait. La figure du père chez Del Toro, étant à la fois une figure mortifère (La présence de la montre que portait son père rappelle la montre de Vidal dans Le Labyrinthe de Pan, qui symbolise un héritage lié à la mort), cruelle (À cause de l’attente que possède le père envers son fils), et de déchéance (Par la désillusion du fils envers son père), elle va s'opérer autour de plusieurs personnages. Le père d’origine est l’enjeu du spectateur, puisqu’il est l’origine du trouble du protagoniste qui n’aurait pas agi ainsi, s' il ne voyait pas son père comme une figure méprisable. Pete qui lui a appris tout ce qu’il fallait faire ou ne pas faire, évoque aussi en partie son père, puisqu’il est alcoolique et il n’est plus une figure aimée par sa femme. Cela pourrait expliquer le doute sur le meurtre volontaire ou involontaire du protagoniste (Figure d’Oedipe probablement). Enfin, Clem joué magnifiquement par Willem Dafoe, n’est pas un père qui évoque une caractéristique que Stan ressentirait comme une menace, le ramenant à son passé, mais plutôt il est selon moi une figure paternel, puisqu’il est celui qui lui a montré un moyen de survivre, et qui lui a désigné ce qu’il risque de devenir. Le cynisme du personnage se reflète dans le caractère et le look de Stan avec sa moustache, comprenant l’ironie de ce monde, et de même, Clem semble croire au destin sans penser à Dieu avec le panneau avec le néon effaçant Jesus. Clem est celui qui observe les êtres qui l’entourent, et il est le metteur en scène du récit, puisqu’il est celui qui va condamner le destin de Stan en tant que crétin. Par exemple, lors de la scène de la poursuite du crétin qui s’est échappé, Stan entre en enfer, dans la maison de la damnation, et lorsqu’il voit le crétin au fond de la caverne (et par la présence des miroirs), Stan se voit lui-même. Or l’écriture des dialogues est attentionné en jouant sur les échos, où les dialogues qui reviennent à la fin du récit vont fermer le cercle du destin de Stan, et lorsqu’il dit envers son employeur : “Mister, I was born for it”, l’ironie de l’histoire vient du fait que Stan remarque à l’instant qu’il est bien un imbécile. Comprenant sa situation, il décide d’en rire pour échapper à sa réalité morose et poissarde. La vision du personnage sur ce qu’il est devenu, me rappelle la fin de Goodfellas, puisqu’il devient un quelconque minable qui est prêt à vendre son identité (La montre, en plus d’illustrer le memento mori “souviens toi que tu vas mourir”, symbolise son passé et donc la trace de ce qu’il était) pour une bouteille d’alcool (Qui est ironiquement le péché de son père condamnant son destin). La fin la plus pessimiste du réalisateur, qui laissait un espoir et une renaissance chez ses personnages comme Ofelia ou Eliza. Del Toro nous prévient dans une courte scène avec cette femme au corps d'araigné, Stan est condamné à vivre avec l'apparence qui correspond avec sa morale.


Pour terminer, *Nightmare Alley* va sans doute faire parti des longs-métrages de Del Toro qui ne vont pas plaire, puisque, malgré une atmosphère menée par le travail du chef opérateur, et par le poids du décor qui nous fait ressentir la fragilité des choses qui peut basculer à tout instant (La mâchoire du diable où Stan a peur de se faire écraser), la structure narrative va déplaire si on n’est pas avec l’atmosphère. Elle est composée d’un enchaînement d’événements qui se répète, puisqu’on a toujours le protagoniste qui rencontre un personnage qui lui fait rencontrer un autre personnage. De même, les deux personnages féminins avec Molly et Lilith qui ont tous ce qu’il faut pour être des moteurs de l’action, restent seulement des personnages archétypes issus des codes du Film Noir sans pour autant pouvoir rivaliser avec le développement de Stan. Pour autant, j’ai passé outre ces défauts au cours du visionnage par le fait que l’écriture de Del Toro passe par la mise en scène qui révèle énormément sur notre nature. Stan est une figure du mal raffinée et attirante, mais également une figure prophétique par le travail des différentes symboliques. Hénoch dans la Bible, a aussi reçu l’onction, et est également une figure prophétique, et étant désigné par Clem au bébé cyclope. On l’associe à Stan qui, avec son bandage avec l'œil le transformant en cyclope aussi, devient une figure qui présage. Or la scène qui est censée dévoiler ses tromperies, est intense lorsqu’il dévoile ses mensonges deux fois, mais à la troisième tentative, le personnage semble finir par croire à ce qu’il dit, puisque la machine affirme qu’il dit la vérité. Guillermo Del Toro s’interroge sur ses motivations, et il semble retranscrire sa peur de n’être qu’un monstre de foire, qui finit par être une bête dans une industrie du rêve déliquescente. Cela est intéressant de visionner La Forme de L’eau puis Nightmare Alley où le premier illustre le cinéma sous des angles d’un âge d’or Hollywoodiens, tandis que le second est celui de la décadence. Guillermo Del Toro fait partie de mes maîtres à pensée, montrant une connaissance cinéphilique qui s’approfondit pour devenir une maîtrise des langages des monstres. Ces derniers finissent par ressembler aux individus en apparence'' normale" mais avec une morale monstrueuse issue de la société avec ce jeu de tromperie.
CinéphileduCoin
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Créée

le 21 janv. 2022

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