Quelle géniale proposition ce Noces de sang !
Un fillm qui pourtant sans le sang que le titre préludait, a su tirer son épingle du jeu en retranscrivant une animosité irréelle en la dépouillant de toute violence physique.
Noces de sang de Carlos Saura est d'une brièveté presque insolente (à peine 70 minutes), mais d'une densité substantiellement immense, qui se déleste de tout superflu pour laisser 1h10 d'intensité pure.
Inspirée de la célèbre pièce de Federico García Lorca, elle y projette l'affrontement d'un marié et de l'amant de la mariée à travers un duel de flamenco fantastique.
Ce qui assez curieux c'est que je ne saurais même pas comment définir ce film. Est il une comédie musicale ? Un film drame ?
Le film s’ouvre comme un documentaire. On assiste à l’arrivée des danseurs dans la salle de répétition. Antonio Gades se maquille, Cristina Hoyos lace ses chaussures, les corps s’échauffent dans une atmosphère banale...
Le calme avant la tempête.
Puisque soudain, la répétition générale commence, et le film bascule. Le temps se suspend et la salle de danse devient une arène tragique, servant de dépositaire à la dualité entre deux hommes qui sans parler, expriment une jalousie dévorante.
Ce qu'on peut remarquer dans cette longue et dernière séquence, c'est que son décor est... vide.
Murs blancs, pas de meubles, quelques fenêtres.
En vidant l'espace, le réalisateur nous oblige à concentrer mon regard sur la géométrie des corps, l’intensité des regards noirs de jalousie et de désir, les jeux d'ombres projetés sur les murs...
Certains parleront de minimalisme fainéant, mais les plus malins y verront une mise en scène chirurgicalement efficace.
Bon enfin revenons au genre de ce film. Peut on donc considérer ce film comme ... Musical ? Parce qu'en soit, le flamenco remplace le texte de Lorca.
Ceux ayant lu la pièce pourrait craindre que la suppression des mots poétiques du dramaturge espagnol affaiblisse l'œuvre, alors que ici ... la danse est le texte.
Je me permet aussi une petite digression de l'intrigue pour souligner la performance d'Antonio Gades et de Cristina Hoyos d'une puissance animale. Le désir interdit entre la mariée et Leonardo est si explicite sans même qu'on l'entende à haute voix, il se lit dans la tension de leurs muscles, dans la cambrure de leurs dos et dans cette distance magnétique qu'ils maintiennent (ou brisent) lors de leurs duos. Tout est tangible, tout est évident sans que rien nous soit expliqué comme si on était stupide.
Et puis le film conclut sur l'affrontement final au couteau entre le marié bafoué et Leonardo, où le génie de Saura explose en brisant ses propres codes. Alors que le film est jusque-là porté par un rythme percussif et effréné, la musique s'arrête brusquement. Le duel se déroule dans un silence de mort, uniquement rompu par le bruit des respirations haletantes et le frottement des corps. Le coup de génie pour moi c'était de filmer cette scène de combat à l'arme blanche entièrement en ralenti.
En étirant le temps, il transforme une bagarre sordide en une chorégraphie funèbre dans laquelle chaque esquive, coup porté dure une éternité.
Et la mariée rôde autour d'eux, impuissante et sentant que son destin romantique écrase ces hommes. Une véritable agonie poétique, d'une violence feutrée mais viscérale, qui s'achève dans un silence assourdissant.
Bref, quelle géniale proposition ce Noces de Sang !