Pour comprendre Nope, je pense qu'il y a du sens à ce que le réalisateur Jordan Peele ait à l'origine accédé à la célébrité grâce à son émission humoristique "Key & Peele". Car je crois que Nope est avant tout un film sur la fameuse société du spectacle, que Jordan Peele connaît donc parfaitement et, tout en y participant (forcément), est habilité à la critiquer. Une citation de la Bible ouvre le film : "I will pelt you with filth, I will treat you with contempt, I will make you a public spectacle." (Nahum 3:6)
Le spectacle publique, c'est bien cette curiosité morbide d'une humanité avide de divertissement qui est prête à contempler violence et cruauté pour satisfaire son insatiabilité : le public dans le film vient voir un cheval se faire manger par un monstre terrifiant ; c'est ce même public qui se fait finalement avaler, et c'est nous, public DU film qui devenons ce qu'étaient le public dans le film, des voyeurs macabres. Il semblerait que plus rien n'est grave, et la tragédie sanglante survenue sur le tournage de la sitcom Gordy's Home devient quelque années plus tard un sketch du Saturday Night Live, ainsi qu'une attraction de plus dans le parc à thème créé par Jude, une des victimes de cet incident. Au mépris de son propre traumatisme, le besoin de Jude de créer du spectacle est précisément le même que celui d'Otis et Emerald Haywood qui, au lieu de fuir le monstre extra-terrestre rôdant autour de leur ranch, entreprennent de le photographier pour peut-être acquérir fortune et gloire. Ce désir du spectacle morbide, la "scopophilie", est joliment (pour ne pas dire effroyablement) mis en scène par Jordan Peele dans un exemple parfait de la règle numero uno du cinéma d'horreur : le moins on en voit, le plus on s'effraie. Jamais je n'avais vu (ou plutôt deviné, imaginé) un monstre de cinéma aussi intimidant et aussi inquiétant.
Outre l'évidente référence au spectacle, c'est aussi cette idée de mépris (le "contempt" de la citation) qui, je crois, donne au film une autre thématique : celle de l'exploitation animale (en vue du spectacle), au mépris de leur dignité. Apparemment, que le singe Gordy ait épargné le jeune Jude lors de l'incident a donné à celui-ci un certain sentiment d'hubris, lui faisant croire qu'il pouvait dompter n'importe quoi (même un monstre extra-terrestre) pour son propre profit. Résultat : la tour de Babel s'est effondrée, et Jude s'est fait avaler. Bref, restons humble vis-à-vis de la nature ou elle se retournera contre nous... à moins que cette violence que l'on a cherchée soit justement le plus haut degré de divertissement atteignable, un dernier spectacle masochiste.
Car finalement, je crois que ce qui me fait le plus peur dans ce film, c'est que je ne suis pas parvenu à identifier si les hurlements qui résonnent lorsque la soucoupe volante passe au-dessus de nos têtes étaient les cris d'épouvante des victimes avalées, ou les clameurs enthousiasmées d'une foule en délire sur un train fantôme, dont la létalité l'a rendu plus excitant.