Pour la première fois, Christopher Nolan nous propose un biopic. Inédit, audacieux, nécessaire... Celui de Robert Oppenheimer, le scientifique américain qui introduisit la physique quantique aux États-Unis et qui dirigea le projet Manhattan aboutissant à la fabrication des premières bombes atomiques.
Nolan choisit de mêler plusieurs époques : la jeunesse du brillant physicien et ses premiers travaux, les années consacrées à l'élaboration de la bombe A dans le désert du Nouveau-Mexique, l'après-guerre teinté de Maccarthysme aux États-Unis.
Au travers de la destinée peu commune d'Oppenheimer, on plonge ainsi dans le milieu bouillonnant des génies de la Science, on côtoye la politique tristement politicienne de la première puissance mondiale, on s'immisce dans la conscience d'un homme qui devra assumer la paternité d'une invention dévastatrice.
Certains regretteront la construction tortueuse d'un récit long de plus de trois heures, mais Nolan en a fait une marque de fabrique depuis plusieurs films (Inception, Interstellar, Tenet) et il maîtrise son sujet. Malgré les époques entremêlées et la multitude des personnages, la narration est cohérente et totalement immersive. Personnages, soi-dit en passant, tous incarnés par des acteurs de renom, Cillian Murphy en tête, omniprésent et complexe, en chemin vers un Oscar.
Visuellement, c'est magistral, mais il s'agit une fois encore d'une marque de fabrique parfaitement "Nolanesque". Si la narration dense et engagée évoque parfois les films à portée politique d'un Oliver Stone (JFK, Nixon, Snowden), certaines images, d'une beauté abstraite saisissante, presque hypnotiques, semblent d'inspiration toute "Malickienne".
Malgré ses belles références, Nolan veut innover. Le biopic aurait pu se concentrer principalement sur le désastre humain qu'a constitué la double explosion des bombes atomiques sur le Japon de 1945, événement majeur du XXeme siècle et point culminant de la carrière scientifique d'Oppenheimer, mais Nolan choisit plutôt de développer une analyse. Un biopic est toujours instructif, celui-ci invite aussi à la réflexion.
D'une part il nous permet d'entrevoir le conflit intérieur d'un chercheur mû par la profonde volonté de comprendre et entreprendre mais tourmenté par les remords que suscitent les conséquences potentiellement néfastes de ses découvertes. Comme si la théorie scientifique et son irréfutable vérité allaient désormais systématiquement se heurter douloureusement à la réalité pratique, le chercheur prend conscience de l'inanité de sa vie.
D'autre part, on comprend que Nolan alimente habilement le débat récurrent autour de la nature de la science, bienfaisante ou malveillante. Il montre que le progrès scientifique est une glorieuse manifestation du génie humain et de la capacité à collaborer mais qu'il est susceptible d'être perverti par une récupération politique ou personnelle. Le talentueux réalisateur insiste sur le fait que cette dualité, capacité de créer et possibilité de nuire, inhérente à la nature humaine, provoque des dégâts collatéraux irréparables.
Ce sont ces différentes oppositions fondamentales qu'incarnent finalement l'Oppenheimer de Nolan : la théorie mise au supplice de la pratique, le génie tourmenté par l'égocentrisme. Notons d'ailleurs que le film se déroule pour une bonne partie pendant la 2nde guerre mondiale mais que Nolan néglige totalement les champs de bataille au profit des combats intellectuels et moraux qui opposent en permanence ses différents protagonistes.
Suite aux effroyables explosions sur Hiroshima et Nagasaki, Oppenheimer s'oppose au développement des bombes à hydrogène, plus sophistiquées mais surtout plus destructrices. Cette réticence, utilisée contre lui par de sombres politiciens, pourrait nous amener à penser qu'au-delà des qualités intellectuelles du genre humain, le Salut de ce dernier pourrait venir d'une certaine forme de résignation.
Conscient de ses faiblesses, de son insassiable désir de puissance et de son incontrôlable orgueil qui peut l'entraîner vers l'auto-destruction, l'homme devra se brider et s'assagir en observant le monde au-delà de son propre nombril. Pourrait-on percevoir ainsi, à travers ce brillant biopic sur l'un des plus émérites chercheurs de notre temps, un propos sibyllin en faveur d'une nécessaire décroissance ?...