On connaît l'histoire de ce film : une sortie technique dans seulement 6 salles pour toute la France, aucune projection presse, et une réputation de nanar absolu qui permet à Papamobile de se créer une deuxième vie sur les plates-formes de streaming, où il devient abondamment regardé grâce à la fin de sa rareté. L'occasion de constater que sa réputation n'était pas usurpée, bien que le début ne permette pas de s'en rendre compte immédiatement et invite au contraire à une certaine tolérance.
Tolérance due au bagage de son réalisateur, lauréat du César du meilleur premier film avec le Cochon de Gaza en 2012, ce qui n'est quand même pas rien. Dont acte : Sylvain Estibal sait filmer. La mise en scène, la photo, la direction d'acteurs endorment la méfiance dans un premier quart sinon réussi, au moins acceptable, qui ne fait pas spécialement tache dans le paysage de la comédie française populaire, voire dégage un agréable parfum de dilettantisme relax qu'on avait un peu perdu de vue depuis les années 90 et l'âge d'or des neuneuteries de Claude Zidi, Gérard Oury ou Jean-Paul Lilienfeld. Ce n'est pas fameux ; mais ça passe, au point qu'on se demande un peu d'où vient le bide absolu du film, que 99,9% des exploitants français ont refusé de diffuser alors qu'ils déroulent le tapis rouge aux Cocorico et autres Maison de retraite.
Las, l'explication vient au bout de quinze minutes : Papamobile est un film atrocement mal écrit. Le scénario est un miracle involontaire de nullité qui réussit à conjuguer incohérences, facilités outrageantes et errances absolues, que ce soit en termes de vannes ou de logique primaire. Rien n'a de sens, rien n'est crédible, et le plus souvent même, rien n'est compréhensible. L'actrice Myriam Tekaïa, qui a co-écrit le film, donne tout ce qu'elle peut en cheffe de cartel franco-mexicaine, son enthousiasme est même parfois communicatif ; mais son investissement, tout comme celui de nombreux seconds rôles, se heurte au mur de briques de l'intrigue la plus éclatée au sol qu'il m'ait été donné de voir dans une comédie française.
Racontons. Le pape est enlevé au Mexique par un dangereux cartel qui tue plein de gens, et le contraint d'absoudre les péchés de ses narcotrafiquants. Histoire de passer le temps, il tisse quand même une amourette avec sa cheftaine avant d'être découvert : il n'est pas le pape, mais sa doublure ; musulman, son prénom est Slim (toute ressemblance avec l'un de mes abonnés serait évidemment fortuite). Subitement atteint d'un syndrome de Stockholm, il se laisse convaincre d'infiltrer sa dulcinée au Vatican pour récupérer une sorte de rançon qui leur permettra de couler des jours heureux. Ils font ainsi route du Mexique jusqu'à Rome en sous-marin, où ils déjouent un complot visant à supprimer le Pape.
En vrai, tout ça est plutôt marrant de loin. Mais on sent presque immédiatement l'équipe du film renoncer à rendre la moindre péripétie crédible. La mise en scène enchaîne les ellipses incompréhensibles, l'histoire multiplie les retournements de veste de ses personnages sans prendre la peine d'en fournir le moindre motif, le décalage entre la violence du cartel et la bonhomie presque romantique de sa dirigeante (à qui on donnerait le bon Dieu sans confession) n'est jamais assumé. Il y a par exemple la séquence où, découvert, Slim est donné en pâture à un crocodile : à cet instant, ses sauveurs envoyés par le Vatican organisent une attaque de drones sur la villa, et la même personne qui avait décidé de le tuer décide subitement de le sauver, tandis que Kad Merad, qui n'y comprend rien lui-même, la suit avec enjouement. Plus tard, les deux se retrouveront dans la chambre du Pape, qui ne verra aucun inconvénient à partager sa couche avec une cheffe de cartel ; à la fin, l'un des comploteurs s'enfuit sur les toits du palais avec un sac d'argent, y met le feu, glisse et s'écrase par terre. Kad vole l'argenterie de Sa Sainteté sous les yeux bienveillants du personnel. Tout est bien qui finit bien.
Les traits fatigués de Kad, son expression hagarde, son air complètement à l'ouest pendant tout le film trahissent à eux seuls le fait que le projet n'avait pas de tête. Le montage, qui ose les insolences les plus folles et les ellipses les plus burnées (la traversée de l'Atlantique en sous-marin est totalement éludée, l'engin ne sera même pas montré à l'écran, on ignore jusqu'à la façon dont la cheffe de cartel a pu s'infiltrer chez le Pape alors que son visage a été montré aux télés du monde entier : on passe directement de la pampa mexicaine aux appartements privés du Vatican), est un pur cas d'école de cache-misère. Même la musique, qui se pare d'étranges accents langoureux évoquant le plus littéralement un film porno même au cœur de l'action, tape complètement à côté. Tout cela est-ce volontaire ? Difficile à dire. Sylvain Estibal s'est exprimé sur son film, reconnaissant ses ratés sans vraiment admettre qu'il s'agit d'un nanar. C'est donc soit du génie absolu, soit de la nullité crasse.
Papamobile pose plein de questions, dont la plus importante sera : comment est-ce possible qu'un film obtienne l'aval de son producteur pour une sortie en salles, avec des défauts purement techniques aussi criants ? On ne parle pas vraiment d'une démarche artistique, mais de problèmes de finition froidement terre-à-terre. Le film est, littéralement, cassé. C'est un assemblages de boulons et de vis desserrés, de planches branlantes et d'échafaudages vacillants. S'il s'agissait d'un bâtiment, son accès serait interdit au public. On peut alors profiter de l'occasion pour visiter cette Papamobile comme on lorgnerait une voiture accidentée sur le bas-côté d'une route, en se demandant ce qui a bien pu conduire à un tel drame. C'est ainsi à une forme de voyeurisme malsain que l'aventure nous convie : on n'ose pas se l'avouer, mais on prend un plaisir presque immoral à l'observer de loin, avec recul et effarement. Au fond, rien que pour cette rare occasion d'ausculter de l'intérieur un crash industriel de classe A, l'expérience peut valoir le coup.