« Il pense tant qu'il s'oublie »
En 1978, soit deux ans après La Marquise d'O, Rohmer décide d'adapter Perceval ou le Conte du Graal de Chrétien de Troyes. Il avait, auparavant réalisé ses Six contes moraux, se déroulant à son époque. Il adapte alors un auteur du moyen-âge qui nous livre une série de tableaux moraux de son époque.
Pour le rôle de Perceval, Rohmer choisit Fabrice Luchini. C'est la 2ème collaboration entre les deux artistes puisque Luchini avait tourné dans Le Genou de Claire en 70. Perceval, c'est le chevalier au cœur pur, pour le dire autrement il est un peu naïf, voir carrément, à l'époque on disait niais. Et Luchini est parfait dans le rôle. Il y a d'ailleurs une tradition littéraire de héros simples, naïfs au cœur pur. Ils sont au départ des chevaliers (1180 ici) et plus tard Don Quichotte (1605). Cette tradition, si elle ne s'achève pas, se poursuit bien sûr jusqu'à l'Idiot de Dostoïevski.
Perceval est donc un valet qui va sortir de chez lui, avec le but de se faire chevalier et qui va découvrir la vie, et devenir (un peu) moins niais.
Rohmer choisit de tourner son film dans des décors grossiers en carton, un peu comme si on était dans un spectacle de théâtre de fin d'année d'enfants de 6è ou 5è. Car il ne s'agit pas d'autre chose que de théâtre filmé. Les costumes sont légèrement au dessus niveau qualité, puisqu'on dirait de vraies cotes de mailles, de vrais heaumes et de vraies épées. Robert Bresson avait fait plus ou moins la même chose en 74 avec Lancelot du Lac, tourné lui, en décors naturels, mais ce n'était pas une réussite.
Si cet aspect décors en carton peut rebouter, on s'aperçoit bien vite qu'il permet de laisser place au texte, essentiel ici. Car quel texte ! Et Luchini en particulier et les autres comédiens le disent admirablement bien. Ils le prononcent à la perfection sans même oublier le deuxième à de Graal (Luchini dit aussi Arthu au lieu d'Arthur, ça je ne sais pas pourquoi).
Car c'est de notre langue, de notre langue pure, qu'il s'agit ici, une langue oubliée mais familière qui fait du bien à l'oreille. Cette langue, avec ses tournures, ses sonorités, sa grammaire, ses temps, son vocabulaire, ses rimes aussi, fascine. Car on le sait, Rohmer est un obsédé de la langue, tout ce qu'il a passé son temps à faire, ce sont des films bavards.
Elle a le pouvoir de nous plonger dans un passé qui est le notre. Un passé où se joue l'amour courtois, avec une certaine dose de grivoiserie à peine dissimulée. Car les protagonistes passent leur temps à se baiser. Perceval, le héros au cœur pur commence tout de même par violer la femme d'un autre, mais, suivant les conseils de sa mère, ne le fait qu'en la baisant avec la bouche. Plus tard, il baisera Blanche-Fleur (Arielle Dombasle), cette fois-ci entièrement. Le comique du film flirte d'ailleurs souvent avec le ridicule et ce, même dans le tragique. Ce qu'il ne sait pas, en effet, c'est que son départ aura causé la mort de cette même mère qui lui avait donné tant de si bons conseils. L'apprenant à la fin, il se repentira devant la représentation de la passion de Jésus dans une messe en latin chantée qui flirte avec le grotesque. Ou le gros texte ?
Si l'on arrive à passer donc, sa forme, et qu'on se laisse prendre par le texte, ce Perceval est une réussite et une œuvre admirable qui nous rend présente et vivante une œuvre immortelle et fondement de la littérature mondiale et française en particulier. Mais ne parlons pas trop, car :
« Rester muet comme un sot ne vaut pas mieux que parler trop »