Voir le film

Peces of a Woman de Kornél Mundruczó est un très bon film. On commence par ce plan-séquence qui suit un accouchement à domicile virant progressivement au drame absolu, et honnêtement c'est rare qu'une scène d'ouverture arrive à être aussi techniquement impressionnante et émotionnellement dévastatrice en même temps sans que l'un écrase l'autre.


On suit donc Martha et Sean joués par Vanessa Kirby et Shia LaBeouf, un jeune couple de Boston qui a décidé d'accoucher chez eux, leur sage-femme sera Eva, une remplaçante de leurs sage-femme habituelle: pendant vingt minutes donc, la caméra flotte entre ce trio de personnages, capturant cette énorme inquiétude qui accompagne un accouchement et la décuple x100. Le rythme cardiaque du bébé commence à déconner, et finalement cette horreur absolue quand la petite fille naît et meurt quelques minutes après dans les bras de sa mère malgré les tentatives de réanimation désespérées de la sage-femme et la course effrénée du mari pour aller chercher les secours et bien sûr, la douleur de la mère à en devenir. Mundruczó filme ça sans musique dramatique, sans cuts, sans rien qui vienne artificialiser l'expérience. On a juste une présence documentaire qui colle à la peau et qui fait qu'on est littéralement en apnée pendant toute la durée de la scène même en sachant évidemment que ça va mal se terminer vu que c'est le pitch du film, c'est du cinéma qui met face à la tragédie brute et qui force à la regarder sans détourner les yeux. Un coup de poing dans le ventre déguisé en prouesse technique.


Le reste du film suit les mois après cette perte et comment Martha et Sean naviguent leur deuil de manières radicalement opposées : elle range tout, efface les traces, décide de donner le corps à la science et retourne au boulot comme si elle voulait juste continuer à exister, pendant que lui veut tout préserver, organiser des funérailles, parler de ce qui s'est passé... et c'est dans cette exploration des multiples façons de faire son deuil que le film déploie vraiment sa force parce que Mundruczó et la scénariste Kata Wéber montrent avec beaucoup de sensibilité qu'il n'y a pas de manuel d'instruction pour traverser l'impensable et que deux personnes peuvent vivre la même tragédie de façons tellement incompatibles qu'elles finissent par se détruire mutuellement.


Vanessa Kirby livre une performance absolument remarquable, elle arrive à jouer l'internalisation extrême sans jamais tomber dans le cliché de la femme-indépendante-qui-ne-pleure-pas-donc-elle-est-forte : il y a toute cette douleur qui irradie chaque plan où elle apparaît mais Kirby joue ça avec une retenue qui rend Martha profondément humaine et attachante malgré son détachement apparent, c'est le genre de performance qui fait mal tellement c'est juste. On a cette séquence déchirante où elle range la chambre d'enfant pendant que Sean la supplie de ne pas détacher les écographies du mur, et qu'elle refuse totalement de s'expliquer ou de se justifier parce qu'elle n'a pas à le faire, c'est sa façon à elle de reprendre un semblant de contrôle sur une situation qui lui a tout arraché.


Ellen Burstyn en mère survivante de l'Holocauste qui ne comprend pas pourquoi sa fille refuse de se battre ou de chercher un coupable apporte toute cette dimension générationnelle au film avec ce rapport à la souffrance et à la survie qui est complètement différent entre ces deux femmes, et elle a ce monologue absolument dévastateur vers la fin sur ce que signifie continuer à vivre, sur la faiblesse et sur le rôle d'une mère qui justifie lui seul sa présence dans le film, du Burstyn pur jus qui rappelle pourquoi elle est une légende.


Bref, La mise en scène de Mundruczó reste sobre et contemplative avec ces longs plans fixes qui laissent respirer les silences et les non-dits, la photo de Benjamin Loeb capture magnifiquement cette lumière d'hiver bostonienne froide et plate qui matche parfaitement l'état émotionnel de Martha en gros vraiment, techniquement et émotionnellement le film tient la route à 200% et délivre ce qu'il promet, à savoir un portrait honnête et sans concession du deuil. D'où cette note élevée.


Mais maintenant faut parler de l'éléphant dans la pièce qui est le personnage de Sean et la façon dont le film le traite, parce que c'est vraiment là qu'il y a un énorme problème.


Au début Sean est présenté comme un mec aimant qui essaie de gérer à sa manière et qui a ses propres démons, notamment cet alcoolisme qu'il avait réussi à contrôler avant la tragédie, et jusque-là ça fonctionne bien parce que le film montre deux façons légitimes mais incompatibles de traverser le deuil : lui veut parler pleurer se souvenir, elle veut oublier avancer survivre, classique mais bien fait. Sauf que progressivement Sean fait des choix qui dépassent largement le cadre du il gère différemment pour entrer dans le territoire du c'est juste un putain de connard. Il commence une liaison avec Suzanne, la cousine de Martha jouée par Sarah Snook qui est aussi l'avocate engagée par la belle-mère pour poursuivre la sage-femme en justice, donc déjà tromper sa femme qui vient de perdre son bébé c'est limite, mais la tromper avec un membre de sa propre famille qui est aussi leur représentante légale c'est juste un autre level de fuckeduperie, genre le trifecta parfait de l'infidélité de merde. Le film présente ça comme une conséquence presque inévitable du fait que Martha et Sean sont émotionnellement déconnectés mais franchement ça reste un choix actif que Sean fait et qui est objectivement horrible peu importe comment on le tourne et le problème c'est que le script continue à traiter Sean non pas comme une victime du deuil au même titre que Martha mais comme un accessoire au mal être de la femme. Ses actions suggèrent donc un mec qui fait des choix égoïstes et destructeurs parce qu'il peut pas gérer que sa femme refuse de pleurer de la manière qu'il juge acceptable. Il y a aussi cette scène où Sean insiste lourdement pour que Martha le touche sexuellement alors qu'elle est clairement dans un état mental où elle peut pas consentir de manière éclairée et la façon dont c'est filmé est vraiment dérangeante parce que ça frôle l'agression sexuelle, on a cet autre moment où il la frappe avec un ballon d'exercice dans un accès de rage parce qu'elle a passé sa nuit en boite à se faire draguer, ce qui est littéralement de la violence conjugale mais le film passe dessus rapidement comme si c'était juste un moment de faiblesse temporaire plutôt qu'une ligne rouge franchie, et ça c'est problématique parce qu'on peut pas juste balayer ça sous le tapis au nom du deuil now can we? Aussi, d'ou elle donne le corps à la science alors qu'elle a promis de ne pas le faire pour lui. Mais là on a pas les mêmes répercussions morales, c'est peut étre la mère qui décide dans ces cas là j'en sais rien mais moi on me fait ça je vrille.


Ce qui dérange c'est pas que Sean fasse ces choses parce qu'on peut parfaitement écrire un personnage qui devient toxique et abusif sous le poids du trauma, le problème c'est qu'il y a un parti pris évident et franchement un peu lourd dans le script de Kata Wéber où la femme gère son deuil de manière noble et intériorisée en silence et en retenue pendant que l'homme est juste une grosse merde qui s'effondre et trahit et frappe parce que visiblement il est incapable de gérer ses émotions comme un adulte, et ce manichéisme genré est pas juste un accident d'écriture c'est clairement une vision idéologique qui sous-tend tout le film où le deuil féminin est présenté comme cette force stoïque et dévastatrice pendant que le deuil masculin est systématiquement associé à la violence à l'infidélité à la faiblesse morale. Le script refuse complètement de donner à Sean ne serait-ce qu'une once de complexité ou de compréhension pour pourquoi il réagit comme ça au-delà du surface level "c'est un alcoolique qui rechute", il n'y a aucune tentative de montrer que peut-être lui aussi est détruit par cette perte et que ses actions même si elles sont inexcusables viennent d'un endroit de souffrance réelle plutôt que juste d'être une mauvaise personne : non, Wéber a décidé que Sean serait le connard de service qui permet à Martha de briller encore plus par contraste, et ça c'est de la paresse d'écriture déguisée en féminisme, c'est comme si le script avait besoin d'un antagoniste masculin pour valider le parcours de Martha au lieu d'avoir le courage d'explorer vraiment comment deux personnes brisées peuvent se détruire mutuellement sans que l'une soit la sainte et l'autre le démon. La fin de son arc est également bizarre : la mère de Martha lui file un chèque pour qu'il se barre à Seattle et qu'il laisse sa fille tranquille et Sean accepte après avoir demandé à Suzanne de le rejoindre. Donc non seulement il prend le fric mais il part avec la maîtresse qui est la cousine de sa femme, c'est presque comique tellement c'est minable.


De plus, on apprend qu'il a témoigné contre Martha en suggérant qu'elle était responsable d'avoir insisté sur le home birth, donc à ce stade le personnage a tellement dérapé qu'on se demande ce qu'on est censé ressentir pour lui et le film refuse de donner une réponse claire qui ressemble plus à de l'indécision scénaristique qu'à de l'ambiguïté intentionnelle. Le timing de la sortie du film a coïncidé avec les accusations d'abus domestique portées contre Shia LaBeouf par FKA Twigs ce qui rend certaines scènes encore plus difficiles à regarder, notamment celles de coercition sexuelle, même si objectivement LaBeouf livre une performance techniquement impeccable, mais cette dimension extra-filmique rajoute une couche d'inconfort qu'on peut pas vraiment ignorer et qui transforme ce qui devait être un portrait nuancé du deuil en quelque chose de vaguement nauséeux par moments. Le film se termine sur Martha qui des années plus tard a reconstruit sa vie, a une nouvelle fille après avoir témoigné au procès d'Eva pour dire qu'elle la pardonne et qu'elle veut pas infliger plus de souffrance à qui que ce soit : c'est beau et redemptif et ça fonctionne grâce à Kirby qui porte littéralement le film sur ses épaules, mais on peut pas s'empêcher de sortir de là avec ce sentiment qu'il y avait matière à creuser plus profondément la dimension morale de tout ça et que le film a choisi la facilité en restant dans l'ambiguïté plutôt que d'avoir le courage de ses convictions. Martha pardonne à la sage-femme mais qu'en est-il de Sean qui l'a trahie de toutes les manières possibles, le film préfère juste l'effacer du récit plutôt que de confronter cette question.


Pieces of a Woman reste un très bon film avec des moments de vrai grand cinéma : cette scène d'ouverture absolument bluffante, Kirby qui livre une masterclass d'acting en mode full internalisation, une vraie sensibilité dans la façon d'aborder le deuil et ses multiples visages, et une mise en scène mature qui fait confiance à son audience pour remplir les blancs. Mais ce manque de clarté sur le traitement du personnage masculin et cette accumulation de comportements franchement dégueulasses qui ne sont jamais vraiment adressés empêchent le film d'atteindre le statut de chef-d'œuvre qu'il aurait pu avoir avec un script un peu plus courageux moralement parlant : ça reste largement recommandable ne serait-ce que pour voir Kirby au sommet de son art, mais on sort avec ce petit goût d'inachevé comme si le film avait eu peur d'aller jusqu'au bout de sa propre logique narrative concernant Sean et avait préféré rester dans cette zone grise confortable qui permet de ne pas prendre position ou plutôt de réellement prendre position sans vraiment rendre ça clair aux yeux du spectateur. Les hommes sont tous des connards ahem. Ce qui est dommage parce qu'un film aussi fort sur tous les autres aspects méritait d'avoir cette même force de conviction sur ses questions éthiques les plus délicates, au lieu de ça on a un portrait magnifique du deuil féminin soit gâché par un personnage masculin mal écrit qui aurait mérité soit plus de complexité soit franchement plus de sympathie narrative, soit par un portrait du deuil flingué par son parti-pris genré.

bloodborne
7
Écrit par

Cet utilisateur l'a également ajouté à sa liste Les meilleurs films avec Shia Labeouf

Créée

le 12 nov. 2025

Critique lue 9 fois

bloodborne

Écrit par

Critique lue 9 fois

D'autres avis sur Pieces of a Woman

Pieces of a Woman
Velvetman
8

La reconstruction d'une mère

Fraîchement sorti sur Netflix, le dernier film de Kornel Mundruczo, Pieces of a Woman, est une œuvre tenace et bouleversante sur le deuil et la reconstruction d’une femme, incarnée par...

le 10 janv. 2021

36 j'aime

5

Pieces of a Woman
Charly_1
5

Un film dépassé par son ambition

J'attendais ce film de pieds fermes. Peut-être trop. Je suis fasciné par les projets forts en émotion et PIECES OF À WOMAN me semblait être de cette trempe.Sur le thème du deuil prérinatal, sujet...

le 10 janv. 2021

20 j'aime

Pieces of a Woman
-Thomas-
8

Une pomme trop loin

Pieces of A Woman, de Kornél Mundruczó (White Dog) et produit par Martin Scorsese (après qu'il ait vu et fortement apprécié le film) ou encore Sam Levinson (Euphoria), offre à Netflix un film pensé...

le 8 janv. 2021

20 j'aime

6

Du même critique

Ballad Of A Small Player
bloodborne
8

Ballad Of A Small Player - A Couteaux Tirés entre Netflix et Berger

C'est l'histoire d'un mec qui débarque après Conclave et All Quiet on the Western Front, et qui nous fait nous poser la question de savoir si il va finir par se casser la gueule sur ce projet direct...

le 30 oct. 2025

9 j'aime

Mission Titan
bloodborne
6

Slingshot : Manoeuvre d'urgence

Dans une année 2024 où les films de SF tiennent la chandelle à Dune: Part Two tant le paysage cinématographique en est privé, (privé de bons films en règle générale) Slingshot choisit une autre voie,...

le 19 sept. 2024

4 j'aime

Luto
bloodborne
7

Luto - Le deuil à en crever

Un cauchemar domestique d’une douceur crasse. Une lettre d’amour à la douleur, à la boucle mentale, au chagrin figé. Luto, développé par un petit studio espagnol qui paraît déjà extrêmement...

le 25 juil. 2025

3 j'aime