Pillion
6.8
Pillion

Film de Harry Lighton (2025)

Le grand blond avec une moto noire

Il y a, lors de la première rencontre entre Ray et Colin, quelque chose du pressentiment. Lorsque Ray pose les yeux sur Colin, on a l’impression qu’il discerne immédiatement ce que l’autre ignore encore de lui-même : la possibilité d’une soumission. Non pas une faiblesse, mais une inclination profonde, un appel intérieur auquel Ray, naturellement, entend répondre en devenant son maître. Mais peut-être l’intuition naît-elle dans l’autre sens. Peut-être est-ce Colin qui, en croisant Ray, découvre confusément une préférence enfouie en lui, une «aptitude à la dévotion», comme il la nommera plus tard, dont il n’aurait pu soupçonner l’existence. La scène fonctionne précisément parce qu’elle joue sur ce trouble réciproque : chacun voit dans l’autre ce que celui-ci a à donner ou est prêt à accepter.

Leurs corps, telle une asymétrie physique ordonnée par la Nature, racontent déjà toute l’histoire : l’un impose une présence souveraine, l’autre se tient dans l’attente d’être façonné. Ray ressemble à une apparition. Grand, blond, musclé, doté du charisme, quasi surnaturel, d’un demi-dieu nordique descendu parmi les hommes pour bouleverser leur petite condition (le rôle va évidemment comme un gant à Alexander Skarsgård). Quant à Colin, il tient davantage de l’insignifiance : frêle, timide, le teint pâle, il est une silhouette un peu gauche qui semble continuellement s’excuser d’exister. C’est donc à partir de ce croisement «contraire» que le film d’Harry Lighton va s’ouvrir à une initiation. Colin découvre ainsi un univers dont il ignorait tout : celui des bikers gays pratiquant le BDSM. Un monde de cuir, de métal, de rituels et de hiérarchies tacites.

Cet imaginaire visuel convoqué par Lighton s’inscrit dans une tradition précise de la culture queer. On pense aux visions de Kenneth Anger dans Scorpio Rising, à ces motards érotisés devenus icônes fétichistes, mais aussi aux silhouettes hypermasculines dessinées par Tom of Finland dont les corps (et les pratiques) célèbrent une homosexualité fantasmatique et libérée. Et ce qui séduit dans Pillion, c’est la façon parfois attendrissante, parfois cocasse, dont cet imaginaire potentiellement outrancier est abordé, le film étant traversé d’un humour ravageur empêchant le récit de sombrer dans la pose provocatrice (et, sur ce point, il y avait de quoi faire). Lighton parvient à un équilibre délicat : Pillion est à la fois une comédie romantique subversive, une éducation sentimentale kinky et une exploration de la dynamique dom/sub.

S’inspirant du roman Box hill d’Adam Mars-Jones, Lighton en décale l’action dans le temps (des années 70 à aujourd’hui) pour l’inscrire dans notre époque où les identités queer ont gagné en visibilité, tout en montrant que certaines interrogations restent intemporelles : le désir de se perdre dans l’autre, de lui appartenir, de trouver dans une autorité domestique une forme de stabilité. On pense d’ailleurs à Steven Shainberg et à son très beau film, La secrétaire, qui proposait déjà une variation sur ce thème. Là où Shainberg situait sa relation BDSM dans un bureau et un cadre hétérosexuel, Lighton la déplace dans un environnement queer et biker, mais la logique émotionnelle demeure proche : deux êtres que l’on pourrait qualifier de «socialement inadaptés» trouvent dans la domination et la soumission un langage amoureux.

Car au-delà des chaînes et des cadenas autour du cou, des injonctions et des pratiques ritualisées, le film a un questionnement de l’ordre de l’intime : comment définir sa place dans un couple ? Et, plus encore, comment faire pour que cette place puisse paraître, de l’extérieur, tout simplement légitime (voir la scène du repas où la mère de Colin s’inquiète du rapport étrange qu’il entretient avec Ray) ? Ray impose très vite ses règles au cœur du couple fraîchement installé. Colin a les cheveux rasés, dort au pied du lit. Il s’occupe du ménage, des courses et des tâches quotidiennes. Les baisers sont interdits et les démonstrations d’affection presque inexistantes. Leur relation a, de fait, une dimension brutale, voire cruelle. Pourtant Lighton l’observe avec tendresse, sans juger, sans se moquer et sans rien exagérer.

Ray demeure néanmoins une sorte de figure irréelle. Il est une incarnation plutôt qu’un individu. Le film ne nous dira rien de lui, ni son passé, ni son travail, ni même ce qui l’a conduit à devenir l’homme qu’il est, implacable, exigeant, rigoureux. Et il disparaîtra de la même manière qu’il est apparu : d’un seul coup, comme par magie. Ray n’est pas qu’un dominant, il est un mystère, un fantasme, un principe actif autour duquel Colin organise peu à peu son existence. Et ce que Colin découvrira grâce à lui, c’est la liberté paradoxale qu’offre son abandon (Harry Melling, dans un rôle assez casse-gueule, est désarmant de douce naïveté).

L’un des points réussis du film (et ils sont nombreux) réside dans le moment où cette entente commence à se fissurer. Quand Colin décide de se rebiffer, entend sortir du cadre imposé à leur relation (en suggérant un «jour sans», une journée où les deux hommes seraient un couple «comme les autres»). En acceptant cela, c’est Ray qui se heurtera aux limites du rôle qu’il s’est assigné.

L’homme qui domine découvre qu’il ne sait pas aimer autrement, en tout cas pas dans les occupations, tout aussi règlementées, d’une vie disons plus conventionnelle (restaurant, ciné, balade dans un parc…). La scène du baiser, ainsi qu’un regard caméra d’une grande tristesse, viendra entériner cette prise de conscience. Dans un conte classique comme La belle au bois dormant, le baiser marque l’éveil et l’accomplissement de l’amour. Ici, il produit l’effet inverse. Il agit comme une révélation douloureuse, le signe d’une incapacité. Car ce baiser, lorsqu’il survient enfin entre Ray et Colin (et qui, a priori, devait sceller leur union), dévoile l’incompatibilité fondamentale entre les deux hommes.

Le film rejoint alors, de manière inattendue, la lucidité amère du roman Lunes de fiel de Pascal Bruckner où même la transgression ne suffit pas (ne suffit plus) à sauver un couple. Même lorsque deux êtres inventent une forme d’amour qui défie les normes sociales, rien ne garantit qu’ils pourront habiter durablement cet espace qu’ils sont parvenus à se créer. Pour autant, la conclusion de Pillion n’est pas foncièrement pessimiste. Si le couple semble condamné, Colin, lui, ressort transformé. Là où il n’était qu’une ombre hésitante au début du film, il est désormais cet homme ayant accepté sa nature adéquate. Drôle, touchant, culotté, parfois trash, mais toujours profondément humain, Pillion est un film évidemment singulier (public non averti s’abstenir) abordant de front la sexualité, les lois du désir et ses domaines de pouvoir sans jamais perdre de vue la fragilité de ceux qui les vivent.

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mymp
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le 7 mars 2026

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